La semaine politique de Kamel Daoud
« Un jour ou l’autre, il faudra se poser la question : combien nous coûte le ramadan ?» explique un homme d’affaire algérien, consterné. Car la question est taboue : lorsqu’on parle du cout du ramadan, le populisme ancestral et la tradition de l’économie de rente et du pétrole en baraka, imposent de parler du couffin, pas de l’entreprise. Du prix à l’étalage, pas de la baisse du PIB.
Le prix du ramadan est celui du ménage, pas celui de l’économie nationale. On parle de flambée mais pas de sous-productivité. De surcoût, pas des salaires gratuits durant ce mois. De hausse des tarifs, pas de la baisse de l’effort.
La raison ? Double : religieuse et économique. Pour la religion, on le sait : c’est le mois sacré, du pardon, le mois de Dieu et de l’effort céleste. Le discours religieux fait écran sur la réalité économique et la balaie sous le tapis de la prière. Même au prix de ce paradoxe gigantesque d’un mois dit de Pardon et de piété et qui voit flamber les prix et augmentr les statistiques de la délinquance et de la violence, vols et autres délits. Le discours religieux reste donc seulement un discours de rite : en Algérie, dès que ce mois approche, tout le monde parle de nourriture. Au sommet d l’Etat, c’est l’angoisse de la viande d’inde, en bas de l’échelle, celle de la viande de poulet. Le discours religieux a son heure de gloire durant la demi-heure qui précède, à l’ENTV, la rupture du jeûne. C’est tout. Tout le reste est mastication et pas mystique.
La seconde raison est économique donc : dans un pays qui vit de la baraka du pétrole, l’effort n’est pas lié au salaire et la question de « combien coûte le ramadan à l’économie algérienne » ne se pose pas. On a suffisamment d’argent pour acheter notre propre silence sur cette question et être complice de notre propre meurtre. Pour le cycle de ces six ans, le ramadan algérien va coûter encore plus car il coïncide avec la saison de l’été. « En vérité, ce sont deux mois de congés que je paye à mes employés : un mois de vacance et un mois de ramadan ». Sur les dix mois restant, il faut comptabiliser les absences, les congés maladies, le double calendrier des fêtes nationales et religieuses et la culture algérienne de la sous-productivité comme formule de révolte contre l’employeur ou contre l’État et le Beylek. « Personnellement, je ne sais plus quoi faire ! » nous dira cet homme d’affaire qui gère une dizaines de sociétés spécialisées en bâtiment.
Des formules ont été trouvées par d’autres : « moi j’ai libéré et imposé à tout mon personnel le congé d’été durant ce mois du ramadan. J’ai repris cette semaine et tous sont contents même après avoir rouspété un peu ». D’autres ont tenté la formule de la rotation « faire travailler les employés et les maçons une journée pleine et les laisser se reposer une journée entière. J’y gagne 15 jours de vrai travail au lieu d’en perdre un mois de travail fictif ». Reste que le cout économique du ramadan est une question taboue encore : « Autrefois, nos parents travaillaient encore plus durant ce mois que durant les autres ! » s’insurge un autre patron. « Ce que je ne comprends pas, c’est que la question de l’exception de ce mois, l’astreinte physique et la nécessité du repos ne se posaient pas avant, même durant la colonisation. C’est récent. Plus les gens parlent d’Islam, moins ils le pratiquent réellement et moins ils travaillent ». C’est compréhensible : le règne de la fatwa a remplacé celui de la plus-value. Question brutale donc : que faire de certains dont le but est de travailler le moins avant la mort pour justement ne rien avoir à faire durant l’éternité, après la mort, selon leur croyance ? Comment fonder une économie de concurrence et d’épargne quand le but est justement de mourir vite, pas de s’enrichir vite ?
Combien nous a coûté ce ramadan cette fois encore ? Pas de réponse. On ne se demande même pas pourquoi une seule mosquée à Alger va nous coûter des milliards de milliards de dinars. L’argent est gratuit, le travail n’est pas un effort et les chinois sont nombreux et le paradis nous attend. Pourquoi travailler donc et encore plus en été, durant le ramadan ?