La condition féminine algérienne au coeur des Rencontres cinématographiques de Bejaïa

Redaction

La 12e édition des Rencontres cinématographiques de Bejaïa s’est refermée samedi soir. Retour sur la journée de vendredi, où la place des femmes dans la société et au cinéma s’est invitée au cœur des débats.

La journée de vendredi, avant-dernier jour des Rencontres, a vu se succéder trois films liés par un fil ténu mais important. Des horizons et de genres différents, ces trois œuvres proposent toutes un même plaidoyer pour le respect des droits de la femme. Que ce soit en Algérie ou en France, la problématique est la même : comment rendre à la femme le respect qui lui est souvent dénié ? Pour les quatre réalisateurs, la réponse passe par une réaffirmation de la place centrale de la femme dans le dispositif cinématographique : redonner la parole et réintroduire l’image du corps, afin d’affirmer le droit des femmes à exister publiquement.

En Algérie, dénoncer les contradictions de la société

L’illustration la plus frappante de ce dispositif a été proposée par Bahia Bencheikh El Fegoun et Meriem Achour Bouakaz, réalisatrices du moyen-métrage Nous dehors (H’na Barra). En 52 minutes, les deux réalisatrices parviennent à construire une réflexion singulièrement intelligente sur la condition de la femme en Algérie. Elles prennent pour cela le voile comme point de départ, et suivent les rencontres d’une jeune femme voilée qui souhaite enlever son hijab : elle discute avec des Algériennes, voilées et non voilées, qui, par leurs histoires, mettent en lumière la violence terrible qui s’exerce contre elles. « Au-delà, du voile, l’idée du film c’est une extrême violence, qui s’est banalisée », explique Meriem.

Nous dehors veut donc briser cette violence qui réduit les femmes et silence et à l’invisibilité. Filmées en gros plan, les héroïnes de ce documentaire occupent pleinement l’espace cinématographique, prenant en quelque sorte leur revanche sur l’espace public qu’elles affrontent au quotidien, obligées de se rendre invisibles pour se protéger.

Refusant tout dogmatisme, les réalisatrices refusent de réduire le débat à « pour ou contre le voile ». Ce qu’elles soulignent, c’est l’hypocrisie du modèle social algérien. Dans les premières minutes du film, la jeune femme qui souhaite enlever son voile explique que, lorsqu’elle l’a mis pour la première fois, elle se sentait « légère », car elle avait l’impression « d’accomplir ce que tout le monde attendait d’elle ». Mais peu à peu le piège s’est refermé. Les regards des hommes n’avaient pas changé du fait du voile. Jusqu’au moment où elle a compris que le voile ne lui garantissait pas le respect, et ne lui permettait pas d’être véritablement elle-même. De là est née l’envie de l’enlever, même si la peur du qu’en dira-t-on est un obstacle puissant à cette envie d’être. «On a constaté que la société propose un modèle – « voilez-vous, vous aurez du respect » – qui est mensonger. Le respect, pour les femmes algériennes, n’existe pas », dénonce Meriem.

En France, défendre le droit des femmes à porter le voile

En France, la situation des femmes est différente, mais les contradictions qui entourent le débat sur le port du voile sont les mêmes. C’est ce que montre Samia Chala dans le moyen-métrage Madame la France, ma mère et moi.

« Féministe, laïque, croqueuse d’islamistes, j’ai vécu en Algérie jusqu’à l’âge de trente ans. J’ai quitté mon pays dans les années 90, au moment de la guerre civile. Exilée à Paris, j’ai découvert avec curiosité « Madame la France », comme disent les vieux immigrés. Mais avec les incessants débats sur le voile, la laïcité, l’islam, les musulmans, mon histoire d’amour avec « Madame la France » s’est singulièrement compliquée. En Algérie, je me battais pour que les filles, comme moi, ne soient pas obligées de porter le voile. En France, je me suis mise à défendre le droit des filles à le porter, si elles le souhaitent. Ça vous étonne ? Pour moi c’est le même combat », détaille Samia Chala.

Il est vrai que les films de Bahia Bencheikh El Fegoun et de Meriem Achour Bouakaz d’une part et de Samia Chala d’autre part sont les deux faces d’un même combat. Toutes trois dénoncent l’oppression politique du corps des femmes : en Algérie comme en France, la femme musulmane n’est pas libre de faire ce qu’elle veut de son corps – d’un côté de la Méditerranée parce qu’on l’oblige à le voiler au nom de la religion, de l’autre parce qu’on l’oblige à le dévoiler au nom de la laïcité.

Utilisant des archives télévisuelles, Samia Chala resitue le débat sur le voile dans un contexte hostile aux musulmans de France, considérés comme une menace par de nombreux dirigeants politiques. Dommage que son film ne parvienne pas à donner de la puissance à son sujet et se perde dans des considérations souvent simplistes et complètement désincarnés.

Car l’une des bonnes idées du film survient précisément lorsque la réalisatrice abandonne le débat d’idées et remet le corps féminin – en l’occurrence le sien – au centre du dispositif. À de nombreuses reprises, Samia Chala se filme devant un miroir, alors qu’elle revêt les différents voiles évoqués dans son film. Quête d’identité, hommage rendu à la femme algérienne, subtil combat contre l’acculturation, ces séquences marquent par leur simplicité et leur intelligence.

Les femmes algériennes dans l’Histoire

L’autre réussite du film de Chala, que l’on retrouve dans le long-métrage de Soufiane Adel, Go forth, c’est d’avoir donné la parole à sa tante, vieille femme kabyle qui porte dans sa chair les marques de la guerre d’indépendance. Soufiane Adel, lui, fait des souvenirs de sa grand-mère le fil conducteur d’une étude des relations franco-algériennes depuis la guerre.

Dans les deux films, les femmes sont la mémoire de l’Histoire, et leur précieux témoignage rend compte d’une époque que beaucoup voudraient taire. Les deux réalisateurs redonnent la parole à ces femmes algériennes que l’armée française a voulu réduire au silence, notamment par le viol. Et cette introspection interroge également le présent, puisque les représentations que dénoncent ces vieilles Algériennes – l’orientalisme notamment – ont forgé une image biaisée de l’Algérie et de ses habitants qui perdure aujourd’hui encore.

Ainsi, que l’on parle des Algériennes d’aujourd’hui ou de celles d’hier, des musulmanes d’Algérie ou de celles de France, l’important est de leur redonner une place dans la sphère publique. Les femmes de Nous dehors, Madame la France et Go forth trouvent dans le cinéma un lieu d’expression où elles peuvent révéler sans crainte qui elles sont et ce qu’elles ont vécu. Le cinéma donc, donne du sens à leur existence. « La seule voie que j’ai trouvée pour que ma vie ici aie du sens, ce qui n’est pas facile, c’est le cinéma », conclura, mi-amère mi-optimiste, Bahia le lendemain.