Algérie : le bilan catastrophique du crédit documentaire par Hassan Haddouche

Redaction

Updated on:

La généralisation du crédit documentaire imposée voici plus de 3 ans n’a pas empêché les importations de continuer à augmenter de près de 30% depuis cette date. Elle a en revanche encore alourdi la facture d’importation par des commissions très coûteuses et favorisé une quasi spécialisation de beaucoup de banques privées dans une activité de financement des importations devenue extraordinairement rentable.

Entrée en vigueur de façon brutale au cœur de l’été 2009, la généralisation du crédit documentaire dans le financement du commerce extérieur est improprement considérée comme une des mesures phares de la « période Ouyahia ». Improprement parce que de nombreuses sources confirment en réalité que c’est à la demande expresse du Chef de l’Etat et au cours d’une réunion convoquée en urgence, en juillet 2009, dans le but d’endiguer la croissance exponentielle des importations que la décision d’imposer le crédit documentaire comme moyen unique de règlement des importations aurait  été prise.

Régulièrement critiquée depuis cette date, notamment dans les milieux patronaux ainsi que par beaucoup d’experts indépendants, son application  n’a fait l’objet jusqu’à ce jour d’aucune évaluation  de la part des autorités algériennes.

Le bilan consacré voici quelques jours  par la Banque d’Algérie aux résultats du commerce extérieur en 2012, résonne comme une appréciation à peine voilée de la faible efficacité de la généralisation du crédit documentaire. Les rédacteurs de la dernière note de conjoncture publiée par les locataires de la villa Joly relèvent très significativement que : « Les importations de marchandises ont progressé de 7,5 % en 2012, atteignant le niveau de 48,3 milliards de dollars contre 38 milliards de dollars en 2008, année marquée par une envolée en la matière.»

De quoi confirmer le peu d’enthousiasme avec lequel la Banque centrale a dû mettre en œuvre cette mesure très controversée. Le caractère négatif de son appréciation générale est encore renforcé par le fait qu’elle souligne en outre que « La progression enregistrée en 2012 est due principalement à l’expansion significative des importations des biens de consommation non alimentaires (+25 %), tirée pour une grande partie par la hausse des importations de véhicules ; Les importations de biens d’équipement industriels, quant à elles, reculant de  15,7 %. »

Conclusion, non seulement la progression des importations n’a pas été freinée puisqu’elles ont encore augmenté de près de 30% en 3 ans , mais de surcroit, et spécialement au cours de la même période, la structure de nos achats à l’extérieur s’est modifiée sensiblement en faveur des biens de consommation durables et au détriment des biens d’équipement. Difficile d’imaginer une meilleure démonstration de l’inefficacité du crédit documentaire en tant que moyen de contrôle des importations !

Un instrument inadapté et couteux

Un résultat qui n’est pas vraiment une surprise. Beaucoup de spécialistes avaient, dès son adoption, attiré l’attention sur son inadaptation par rapport à l’objectif recherché.

En fait l’objectif de réduction des importations aurait impliqué, d’intervenir en amont, par exemple en désignant une autorité chargée de délivrer des accords – ou des refus – d’importation aux entreprises en fonction d’objectifs économiques nationaux. Cette solution, pas nécessairement la plus pertinente en raison de son caractère forcément bureaucratique, aurait au moins eu le mérite  de prendre le problème à sa source et non pas à ses conséquences.

A défaut d’une autorité administrative unique, cette fonction de « sélection » des importations n’a pas pu, en tous cas, être assurée par les banques, dont ce n’est pas  le rôle, et qui ont dû d’abord faire face en urgence au gonflement extraordinaire du nombre de Credoc provoqué par la LFC 2009 qui serait passé de 5.000 par an à plus de 60.000 aujourd’hui.

Inadapté, le crédoc est également très couteux. Le crédit documentaire est un engagement de paiement de la banque de l’importateur, et cet engagement n’est pas gratuit. Par ailleurs, la gestion administrative du dossier, en particulier l’examen des documents constitue une tâche importante, et la banque se rémunère en commissions de services pour cette gestion, sans compter les frais postaux pour l’acheminement des documents. Toutes ces commissions et frais sont bien entendu répercutés à l’importateur. Les banques européennes évaluent à environ 500 € les coûts d’un Credoc de 10.000 €. Dans la plupart des pays du monde, il n’est utilisé que pour des opérations d’importation d’un montant très élevé , en général d’un montant supérieur à 50 000 euros. En Algérie sa généralisation imposée à l’ensemble des opérations d’importations aurait engendré un surcoût estimé par certains spécialistes à près de 2 milliards de dollars par an .

Les banques privées financent plus de la moitié du commerce extérieur

Si l’imposition du Credoc n’a pas permis d’atteindre l’objectif recherché qui était le contrôle de la croissance des importations, il a en revanche eu une conséquence inattendue .

La généralisation du crédit documentaire a constitué une forte incitation au renforcement de la spécialisation des banques privées dans un financement du commerce extérieur devenu extraordinairement rentable. Même si aucune information n’est donnée officiellement sur ce sujet très sensible par la Banque d’Algérie, un banquier nous assurait récemment  que plus de la moitié du commerce extérieur est aujourd’hui financé par les banques privées qui ne détiennent pourtant qu’un peu plus de 10% des actifs bancaires. Le même banquier estime que le commerce extérieur procure aujourd’hui suivant les établissements « entre 50 et 80% du PNB bancaire ». Notre interlocuteur souligne le caractère particulièrement élevé, voire « choquant », des commissions de change prélevées par les banques privées qui atteignent « entre 1 et 2% alors que la commission de la Banque d’Algérie ne dépasse pas 0,1% »

Des « performances » qui ne sont manifestement pas du goût du régulateur du secteur. Le Gouverneur de la Banque d’Algérie, Mohamed Laksaci rappelait en substance voici quelques jours aux banquiers privés que « les agréments leur ont été délivrés pour faire de l’intermédiation bancaire, c’est-à-dire principalement pour collecter l’épargne et financer l’investissement ». Affaire à suivre…

Hassan Haddouche