La semaine politique de Kamel DAOUD
De tous les Présidents de l’Algérie, l’actuel est celui qui est accusé des plus étranges délits : d’être mort, d’être absent, d’être en voyage, d’être en sieste, d’être ailleurs, d’être invisible, de n’être jamais revenu après la mort de Boumediene en 79. Il suffit que Bouteflika n’apparaisse pas à l’ENTV deux fois par mois pour que le pays mette en boucle son dossier de maladie ou de départ. Etrange destin de disparitions multiples pour un homme qui a hérité du dossier des disparus. La raison de ces rumeurs en boucle ? Deux : la première on la connaît : mauvaise, très mauvaise communication après l’épisode de Val de Grâce, nom de l’hôpital de Bouteflika en France. Tout étant secret dans ce pays, en haut du Régime et donc même les hospitalisations des Présidents payés par le peuple pour présider, cela à fini par créer un contrepoids de rumeurs qu’on ne peut pas détruire ou démanteler même avec des preuves de vies directes. Le syndrome de la clandestinité (Benjamin Stora) a créé la névrose du mensonge et de la rétention de l’information.
La seconde raison ? Elle est plus profonde : si aujourd’hui on conclut si aisément et si rapidement au départ de l’actuel président, à son incapacité ou sa maladie ou sa démission, c’est parce que l’Algérie donne l’impression d’une abyssale non-gouvernance. Les Algériens ont la certitude que la vie n’existe pas à El Mouradia et que le pays est en mode libre, saccadant comme une roue affolée sur une route caillouteuse, descendant de la montagne du 1er novembre, vers on ne sait qu’elle fin glorieuse ou dégonflée. Tout donne cette impression de bien-vacant ou, pour être précis, de mal-vacant : électricité, manque d’eau, ministres chômeurs, gouvernement en mode pause et la lente histoire nationale d’une digestion sans fin.
Du coup, on en arrive à conclure que c’est contagieux : un Président malade veut dire un peuple alité et un pays en convalescence. Où est Bouteflika ces temps-ci ? La rumeur, ou des sources, ou des journaux, le donnent en Suisse. Etrange mis en écho de l’affaire Nezzar : là où l’un risque sa peau, l’autre soigne la sienne, après que le premier ait rêvé d’y soigner sa dépendance au tabac. Dans le même pays utopique. Béni des dirigeants du tiers-monde, maudits par les disgraciés du tiers-monde. Comme l’Espagne pour le peuple d’en-bas, les gens de la mer, c’est la Suisse pour les gens d’en haut, les gens des avions.
Sauf que la Suisse va avoir du mal à comprendre l’Algérie : Le Général qui s’y fait poursuivre va être défendu par le Président qui s’y repose. Selon un autre journal confrère, l’ambassadeur Suisse va être convoqué en Algérie et des contrats bilatéraux vont être remis en cause en Algérie à cause de l’affaire Nezzar. Une réaction violente et lourde de sens si elle se confirme : celle d’un Pouvoir contre une Justice. D’une force contre une enquête. Pour ceux qui ont bonne mémoire, il y aura là presque un rappel et un remake absurde et forcée d’une autre affaire : celle de Kadhafi contre la Suisse avec, au centre, Hannibal son fils, hôte de l’Algérie d’en haut. Même menace, même contrat suspendu, même langage. Espérons que non donc. Le maigre honneur diplomatique du pays mérite mieux que ceci.
Et pour l’invisibilité de Bouteflika ? Ce n’est qu’une conséquence mécanique pourra-t-on dire : on sait que le Pouvoir en Algérie est invisible. Bouteflika l’est devenu aussi. Reste que le reste crève les yeux : il y a les dictatures, il y a les démocraties et il y a les pays assis qui ne savent plus qui les gouverne et depuis quand ils n’ont pas d’Etat et sens dans l’histoire. Pessimiste ? Non. C’est un sentiment qui commence à se généralisé en Algérie. Celui qui pressent qu’il n’y a plus de pilote dans l’avion, ni d’avion qui décolle.
Bouteflika un homme au trois quart invisible? Si des Algériens le disent c’est qu’ils se sentent au trois quart non gouvernés. Ou seulement par les lois de la pesanteur.