La footballisation de la vie fait un « Yop » en Algérie Par Abdou Semmar

Redaction

Abdou-Semmar1En quelques heures, la bouteille de yaourt « YOP » lancée par les supporters algériens sur l’arbitre qui a dirigé le match amical Algérie-Roumanie est devenu un symbole national. Le symbole d’une colère gâchée par l’incivisme qui ronge une partie de notre société. Une colère maladive qui ne permet pas la révolte, mais la haine de soi, l’auto-destruction et la dévalorisation. Lancer une bouteiller de Yaourt à Genève est aussi un geste de désespoir qui en dit long sur l’échec de l’utilisation en Algérie du football comme un « opium » pour le peuple.

A partir d’aujourd’hui, on peut parler de syndrome de Genève. Un syndrome qui prouve que notre pays est largement miné par cette volonté endémique de défouler ses envies les plus enfouies. Le défouloir à tout prix, n’importe où et avec n’importe qui. Se défouler pour ne pas s’exprimer. Se défouler au lieu de construire une pensée élaborée. Voici l’univers clos dans lequel nous enferme « la footballisation » de la vie en Algérie. Et ses milliers de supporters qui ont envahi le terrain du stade de Genève à la fin d’un simple match amical ont apporté définitivement la preuve que cette footballisation ne procure ni plaisir ni quiétude à une jeunesse en rupture avec les modes d’expression que l’on tente de lui imposer d’en haut. Le football n’amuse plus le peuple, ne le distrait plus, mais lui permet uniquement d’exprimer son dégoût de l’ordre y compris celui de l’élégance et de la bonne conduite.

Ne plus rien respecter, violer toutes les règles élémentaires et semer le trouble, tel est le comportement qu’inspire chez nos concitoyens la footballisation rampante de nos rapports sociaux. Une footballisation qui a été entamée depuis des années. Aux Algériens, tout est presque interdit : manifester pacifiquement dans les rues, fonder des associations nationales qui échappent au contrôle des autorités, créer des collectifs citoyens indépendants, s’impliquer en tant qu’un acteur responsable et respecté dans la décision politique, etc. Il ne reste donc que les stades de football. Ces arènes où la parole est libre et se libère des poids des tabous et des carcans. Comme l’espace public est verrouillé par ces milliers d’agents des forces de l’ordre, nous les Algériens, nous avons longtemps pris l’habitude de nous réfugier dans nos stades pour crier notre rage et nos frustrations.

Mais crier sans penser et sans réfléchir n’a jamais permis à une société de sortir de sa décadence. Et la colère sans sublimation fait tomber l’homme dans une profonde crise morale où le vice et la vertu n’ont plus aucune différence. On se bagarre, on profère des insultes, on agresse l’autre, on jette des projectiles et des pierres. Une agressivité permanente qui n’aide pas la liberté ou l’émancipation. Au contraire, elle les inhibe.  On l’aura donc compris : politiquement, nos autorités ont tout fait pour ne jamais laisser le football devenir un simple sport dans notre pays. Non, le politique s’est emparée d’une passion populaire pour endiguer toute revendication démocratique portée par une conscience nationale. On finance les voyages des supporters à l’étranger, on libère le droit de change pour leur faire plaisir, on mobilise des avions pour les transporter et on utilise leur bonheur pour justifier l’accumulation des mandats présidentiels.

Oui, en Algérie, le foot est beaucoup plus complexe qu’un sport. Beaucoup plus puissant aussi qu’un ensemble d’activités physiques. Le foot, c’est une décharge émotionnelle collective. Mais à force de le considérer comme un refuge et un subterfuge politique, le foot est devenu un producteur de violence alarmante. Sa récupération politique a fait donc un monumental flop car c’est ce football qui a ridiculisé nos autorités politiques à Genève et démystifie le contrôle qu’elles exercent sur la société. Au final, c’est toute la footballisation de la société voulue par nos décideurs qui fait un « Yop ». Il est temps de bâtir une société nouvelle avec des idéaux et des valeurs modernes et cesser de faire dans la dictature du spectaculairement ridicule…