Ils se ressemblent tous. Ils ont tous des gros ventres qui rivalisent facilement avec un baril de pétrole. Leurs visages sont tous joufflus et ressemblent étrangement à cette pâte à pain qui fait tant souffrir les mains de nos grands-mères. Ils sont ministres, généraux de l’armée, secrétaires généraux des ministères, chefs de cabinets, Walis, présidents de partis politiques, secrétaires généraux de syndicats officiels, députés, sénateurs et conseillers à la Présidence de la République. Ils appartiennent à la même tribu. Ils bénéficient des mêmes privilèges. Ils parlent le même langage. Ils partagent en commun la même faim de pouvoir, la même soif de revanche. Leurs valeurs sont : l’argent, un train de vie luxueux, la longévité au pouvoir, les femmes, le Whisky, les villas de Club des Pins, les voitures blindées et rutilantes sans oublier ce mépris incommensurable pour tous ceux, et toutes celles, qui n’appartiennent pas à leur rang.
Cette classe de dirigeants politiques ou militaires s’appellent la gérontocratie. Une gérontocratie algérienne qui bat tous les records. Du président de la République, en passant par le Chef des Armées et jusqu’au Premier ministre et tous les autres membres du gouvernement, y compris les walis ainsi que tous les possibles et imaginables sous-fifres de l’administration étatique la plus insignifiante, l’âge moyen de tous ces gens-là dépasse facilement les 60 ou 65 ans.
Ils sont tous vieux. Tellement vieux qu’ils confondent le Web avec le Minitel français. Tellement vieux qu’ils mélangent entre Internet et le Fax. Tellement âgés et vieux qu’ils ne comprennent même pas la différence entre un Tweet et un télégramme. Ils peinent encore à concevoir qu’un mail est plus efficace qu’un courrier postale. Leur analphabétisme numérique fait rire les singes de la Chiffa. Leur peur de l’autre, de la différence, de l’étranger, a développé en eux une véritable phobie à l’égard de la communication et ses technologies les plus modernes. Le monde ? Dans leur imaginaire, il est toujours figé aux années 70 où la Guerre froide impose une vision clanique, corporatiste et tribaliste. Dans leurs têtes, les frontières doivent rester fermées. L’argent doit partir d’abord dans les caisses de l’armée. Et pour se soigner, il faut toujours partir en France car il est impossible de laisser sa vie entre les mains d’un médecin que l’on écrase chaque jour du haut de la pyramide politique.
L’économie ? Elle doit être rentière pour maintenir la société dans l’assistanat et la priver de tout outil productif capable de susciter en elle une conscience citoyenne. Le business ? Il se résume à importer tout ce qui est consommable. Du pain jusqu’au Kiwi, en passant par le lait, le couscous, le caviar ou la mayonnaise. Les devises ? Il faut les transférer illico Presto dans les comptes bancaires des paradis fiscaux pour ne pas les laisser à la portée de cette plèbe assoiffée de changements et affamée depuis des décennies.
Les gens ordinaires ? Ils ont à peine le droit à un salaire moyen de 30 mille Da. Et pour les calmer un peu, les gérontocrates distribuent des logements sociaux commandés à des Chinois qui ferment leur gueule face à la corruption et versent sans rechigner les pots-de-vin.
Leur seul et unique confident ? Le Koursi, la chaise, sur lequel ils sont assis depuis des lustres. Depuis leur jeune âge, ils caressent, cajolent ce Koursi. Il est devenu après tant d’années une partie intégrante de leur corps. La retraite? Ils n’ont jamais entendu parler de ce concept complètement étranger à leurs mœurs. A 75 ans, ils s’estiment capables de diriger un pays, de faire des guerres et de gérer une économie. Malades, impuissants ou diminués, la fonction est leur propriété. Personne n’a le droit de contester cette propriété. Quand ils s’ennuient, ils parlent à leur Koursi. Quand ils s’emmerdent, ils jouent avec leur Koursi. Même dans les toilettes, ils accrochent le portrait de leur Koursi. Ils sont Koursilophiles et fiers de l’être. Ils ont inventé une discipline sportive qui n’est pas encore acceptée aux Jeux Olympiques : la Koursilophilie. Leur orgasme le plus puissant est sentir la mort s’approcher alors qu’ils sont encore affalés sur leur Koursi. Leur fantasme le plus original est mourir sur leur Koursi. A 70, 75 ans, ils continuent à parler en notre nom, à diriger en notre nom, à protéger leur Koursi en notre nom. Ni la maladie, ni la mort, ni la colère populaire, ne leur font peur. Seul l’effondrement de ce bas monde sur leur Koursi les fera douter. En attendant, leur agonie se poursuit sur des Koursis dorés, roulants et blindés…