Les gestionnaires de l’Ansej viennent de monter au créneau pour tenter de désamorcer la bombe lancée par Abdelmalek Sellal pendant la campagne présidentielle
C’est un mini vent de panique que les déclarations prêtées à Abdelmalek Sellal pendant la dernière campagne présidentielle ont fait souffler sur le petit monde de la micro entreprise. Des déclarations, largement reprises par les médias nationaux, qui invitaient en gros, dans le climat survolté des meetings de la récente campagne, les bénéficiaires des prêts Ansej à un remboursement « facultatif ».
Même en faisant la part de l’ambiance très spéciale qui caractérise ces réunions électorales, on peut s’étonner que l’ancien premier ministre,qui doit, dit-on, récupérer son poste dans les prochaines semaines, ait trouvé « normal » que certains bénéficiaires utilisent les prêts Ansej pour « financer les dépenses de leur mariage ». Il aurait même, toujours selon les médias nationaux, invité ses interlocuteurs à exhiber ses déclarations dans le cas ou ces derniers seraient convoqués par un juge !
Inutile de dire que les gestionnaires de l’Ansej ainsi que les banquiers publics, qui sont également en première ligne dans le financement d’un dispositif qui mobilise au cours des dernières années des ressources financières considérables, n’ont apprécié que très modérément la sortie du directeur de campagne du président élu et ne se gênent pas pour le faire savoir en privé.
En fait, on est sans doute face à un vrai décalage de perception entre des « politiques » qui conçoivent essentiellement, même s’ils s’en défendent officiellement, la micro entreprise, particulièrement dans sa version « de masse » la plus récente, comme une variante du « traitement social du chômage » et les gestionnaires de ces dispositifs gouvernementaux qui tentent, avec plus ou moins de succès, de leur donner une crédibilité économique.
La viabilité de la micro entreprise en question
C’est clairement dans le but de défendre cette crédibilité économique de la micro entreprise et désamorcer la véritable bombe lancée par l’ex-premier ministre que le DG de l’Ansej est monté au créneau hier matin. A l’occasion d’un passage à la radio, Mourad Zemali a tenté de dédramatiser la situation de l’Ansej en matière de contentieux. Il annonce tout d’abord un bilan tout chaud, arrêté à fin mars 2014, des activités de l’Ansej. Près de 300 000 crédits accordés et plus de 700 000 emplois créés depuis la création de l’Agence en 1997. Rien que pour la partie financée par l’Agence elle-même cela représente plus de 230 milliards de dinars (soit près de 3 milliards de dollars). Mourad Zemali cherche aussi à minimiser le problème des « déperditions de crédits » régulièrement évoqués par la presse nationale. Il mentionne le chiffre précis de 13 370 dossiers en contentieux dont plus de 7000 ont fait l’objet d’un règlement à l’amiable sous forme d’un remboursement ou d’un rééchelonnement. Les cas de détournement proprement dits des prêts, et qui ont donné lieu à des poursuites judiciaires, ne dépassent pas le chiffre très précis lui aussi de 615 affaires portées devant les tribunaux.
Le DG de l’Ansej défend son bilan
Le DG de l’Ansej défend avec conviction le bilan de son agence. Le montant moyen des prêts n’atteint pas du tout le montant plafond du « milliard » souvent évoqué par les commentateurs… En fait la moitié des prêts sont inférieurs à 2 millions de dinars et plus de 40% sont compris entre 2 et 5 millions de dinars. A propos de la nature des projets financés, les médias nationaux évoquent régulièrement une préférence marquée pour le transport de voyageurs voire, dans la période la plus récente, pour les « agences de location de voiture ». Faux, répond Mourad Zémali, qui indique que le transport de voyageur ne représente plus qu’1% des projets lancés en 2013. La plus grande partie des projets accompagnés par l’Ansej concerne désormais surtout par ordre d’importance, les services, l’industrie, le BTP et l’agriculture.
Des informations et des assurances qui sont encore très loin de clore un débat qui ne manquera pas de rebondir dans les mois et les années qui viennent en posant de façon pressante la question de l’évaluation des dispositifs mis en place. S’ils exercent une influence croissante sur la société algérienne, l’impact économique réel de ces dispositifs, qui ont maintenant plus de 15 ans d’existence dans le cas de l’Ansej, reste cependant sujet à controverse et continuent de soulever des interrogations voire de provoquer un certain scepticisme.
La micro entreprise, combien ça coûte ?
Il n’existe pour l’instant aucune évaluation du coût financier global des différents dispositifs (Ansej et CNAC) mis en place par les pouvoirs publics. Ce qu’on sait déjà, grâce aux informations fournies récemment par les responsables des organismes concernés, c’est que le nombre de bénéficiaires est en plein boom. On a appris que le cap des 100 000 micro-entreprises créées annuellement dans le cadre des dispositifs d’aide à l’emploi de jeunes a été franchi en 2012. A l’origine de l’accélération des activités des deux agences depuis 3 ans, leurs DG mentionnent les décisions prises le 22 février 2011, qui ramènent l’apport personnel au niveau symbolique de 1 ou 2% du montant de l’investissement fixé désormais, au maximum, au seuil symbolique de 10 millions de DA. Autres facteurs ayant contribué à l’engouement pour cette formule : la participation active des banques publiques ainsi que les facilitations dans l’accès aux locaux.
Sur la base des dernières informations données par le DG de l’Ansej le coût global du dispositif pour cette seule agence s’élève depuis sa création, contribution des banques comprises, au montant considérable de près de 10 milliards de dollars. Certains experts indépendants chiffraient en outre récemment, de façon crédible, à près de 4 milliards de dollars en rythme annuel le coût des 2 dispositifs Ansej et CNAC à la suite de leur montée en puissance des dernières années.
Les banques publiques en première ligne
On sait que dans le cadre des 2 dispositifs Ansej et Cnac qui ont été uniformisés, 70% du crédit est à la charge des banques à côté du « prêt non rémunéré » représentant 28 ou 29% du crédit qui est consenti par les agences concernées tandis que l’apport personnel à été ramené au niveau symbolique de 1 à 2% du crédit. Ce sont donc essentiellement les banques publiques qui payent, fortement incitées à le faire par leur actionnaire unique. Un directeur central de la Cnac soulignait récemment la progression du taux des accords bancaires : “Jusqu’en 2008, le taux d’accords bancaires ne dépassait pas 30%, mais depuis 2008, ce taux a nettement évolué, pour atteindre aujourd’hui près de 96%”. La terminologie adoptée par les banques algériennes dans leurs rapports annuels à propos des “dispositifs mis en place par les pouvoirs publics” ou des “dispositifs du gouvernement” est certainement révélatrice du peu d’enthousiasme que ces dispositifs d’exception inspirent aux responsables des établissements bancaires algériens. Leur montée en puissance récente et l’importance qu’ils sont susceptibles de prendre au fil du temps dans le portefeuille des banques sont-elle de nature à soulever un problème spécifique d’impayés ? Les informations fournies par le régulateur du secteur et les banques elles-mêmes, sont pour l’instant muettes sur ce chapitre. Les chiffres mentionnés pour la première fois par M. Zemali renseignent cependant sur l’ampleur d’un problème à propos duquel les autorités financières ont préféré jusqu’ici observer une certaine discrétion. Et pour cause les « gros contingents » de crédits accordés au cours des 3 dernières années qui représentent plus des 3/4 de l’activité totale des 2 agences ne sont pas encore arrivés à échéance..Les « impayés » de la micro entreprise ne sont donc pas (encore) vraiment un problème d’actualité mais surement un gros problème pour l’avenir.
Hassan HADDOUCHE