Chronique. La terrible démission d’un Président encore invisible par Kamel Daoud

Redaction

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N’ayant pas encore accouché d’un Emmanuel Kant ou d’autre philosophie de la Raison et de la responsabilité morale de l’être, les Algériens fondent leur morale, souvent, sur la religion ou les valeurs d’autrefois. Ceux des ancêtres : solidarité, courage ou compassion et union. Et en ces jours de peur et d’inquiétude, on aurait aimé en avoir de la part d’un Président de la république qui vit chez nous comme un étranger.

Ou chez qui nous vivons comme des étrangers. Pas de condoléances, pas de paroles de compassion, pas de paroles du tout. Pas de gestes, pas d’images. On a même eu droit à des images de Belmokhtar, des otages, des otages morts, des preneurs d’otages, mais pas une seule de Bouteflika.

Cette attitude, on l’a un peu tolérée pour beaucoup de drames, on l’a subi, certains l’ont banalisé et d’autres l’ont vécu comme une insulte, mais aujourd’hui, cela va au-delà du simple mépris mondain d’un homme qui descend du ciel face à un peuple qu’il n’arrive pas à exiler sous terre pour jouir de son rêve : un Algérie vide de tout Algérien encombrant. Et c’est de la démission. Et elle en est encore plus inacceptable que la dernière sortie de Bouteflika ait été pour appeler les Algériens, comme des moutons, à voter et que pour ce drame vécu par le pays, il se contente de nous tourner le dos.

Il ne s’agit pas là du procès politique d’un homme venu en avion, de sa carrière ou de sa stratégie, mais d’un constat sur sa conception désastreuse des valeurs algériennes les plus partagées : la solidarité sacrée face à la menace sur tous. L’Algérie et les Algériens ont besoin d’un Président présent, puissant, inspirant la confiance et le courage, capable de prendre la parole et les devant des situations de crise, apte à trancher et à défendre les siens contre la peur et l’agression. Ils ont besoin d’un Chef est pas d’un Président fonctionnaire, délégué pour assurer les mondanités internationales et les analyses nostalgiques.

A défaut d’avoir une démocratie, ayons au moins une dictature capable d’inspirer le sentiment de la force et pas le spectacle de l’indifférence.  Il n’est pas étrange aujourd’hui de voir les Algériens se solidariser avec leur Armée, d’en chanter l’éloge et l’efficacité et de fantasmer sur les casernes comme seule rempart contre l’adversité : cela arrive quand le politique et défaillant et quand les algériens ne trouvent plus sur qui investir leur admiration ou leur besoin d’être mobilisés pour leur pays. Et en ce moment de guerre et d’angoisse, Bouteflika a brillé par son absence, son silence, sa fuite.

On laissera de coté les analyses savantes, les intuitions sur les manœuvres et les tensions internes, la psychologie de cet homme et des siens, et l’incompétence légendaire du système pour tout ce qui touche à la communication et au devoir d’informer les algériens, pour ne retenir que cette démission au moment le plus pénible. Pour ne se souvenir que de ce faux bond qui va entrer dans notre histoire d’orphelinat et de trahisons par les nôtres. Bouteflika n’a rien dit, ne nous a rien dit. Il se souviendra de nous aux prochaines élections. Et nous nous souviendrons de l’affaire In Aménas aussi, à ce moment.