Le mois du ramadan s’est achevé et les Algériens ont déjà tourné la page de la période sainte, de ses nuits ramadanesques et surtout de ses excès d’intolérance. Arabsthink analyse pour nous le ramadan 2012 des Algérois.
À Alger, comme dans d’autres capitales arabes, le ramadan est un mois de jeûne, de spiritualité, mais également de profonde intolérance. Sous prétexte de faire respecter les« préceptes de l’Islam », la police multiplie les arrestations de non-jeûneurs, au mépris de la Constitution garantissant pourtant les libertés d’opinion et de conscience. Un climat pesant marqué par une très forte pression sociale s’installe au détriment de tous ceux qui, musulmans ou non, ont le malheur de ne pas observer le jeûne rituel. Et de la question anodine posée par le quidam « rak fater wela sayem ? » (Tu jeûnes ou pas ?) à la répression policière, il n’y a qu’un pas. En somme, c’est une forme d’intolérance générale et institutionnalisée qui vient ternir l’atmosphère ramadanesque.
Le ramadan 2010 avait particulièrement marqué les esprits. Sur fond de crise sociale, de nombreuses arrestations de non-jeûneurs avaient eu lieu, suscitant des procès souvent médiatiques, et faisant encourir à plusieurs d’entre eux des peines allant jusqu’à cinq ans de prison pour « atteinte aux préceptes de l’Islam ».
Ainsi, un jeune homme de 27 ans avait finalement écopé de deux ans de prison ferme et de 100.000 dinars (1.000 euros environ) d’amende. On se souvient également de l’affaire des deux chrétiens kabyles, Hocine Hocini et Salem Fellak arrêtés par la police sur un chantier (considéré comme espace privé) alors qu’ils prenaient leur déjeuner ; et de l’importante mobilisation citoyenne qui en a résulté, aboutissant finalement à leur relaxe. Le juge avait prononcé un non-lieu considérant qu’ “aucun article (de loi) ne prévoit de poursuite” dans le cas de non-respect du jeûne. Un certain nombre d’intellectuels s’étaient engagés suite à l’appel du Collectif SOS Libertés[1] en faveur de la liberté de culte et du respect des droits individuels, dénonçant la répression et appelant à l’ouverture dans l’espace public de lieux où ceux qui ne pratiquent pas puissent manger sans être importunés.
Aujourd’hui, la situation semble toujours en être au même point : le quotidien El Watan a comptabilisé 117 arrestations de non-jeuneurs[2] dans l’ensemble du pays en ce ramadan 2012. On peut légitimement s’interroger sur la base légale de ces interpellations : en effet, la justice prétend se baser sur l’article 144 bis 2 du code pénal qui dispose «Est puni d’un emprisonnement de trois ans à cinq ans et d’une amende de 50 000 DA à 100 000 DA, ou de l’une de ces deux peines seulement, quiconque offense le Prophète (paix et salut soient sur lui) et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’Islam, que ce soit par voie d’écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen», sans pour autant faire mention explicite de la non-observation du jeûne ou de tout autre pratique, laissant le soin à des officiers et magistrats zélés de s’ériger en police des mœurs et Etat inquisiteur.
Cependant, la police n’a jamais conduit d’arrestations pour non-pratique de la prière, pilier de l’Islam au même titre que le ramadan, et a fortiori elle n’a jamais fait de descente dans les grands hôtels algérois pour arrêter ceux qui y déjeunent voire pire consomment de l’alcool. Lorsque l’on sait que le prix d’un repas peut y atteindre jusqu’à la moitié du SMIC algérien, on est facilement renseigné sur les catégories sociales des individus fréquentant ces lieux, accentuant un peu plus la fracture sociale déjà béante et le sentiment de justice à deux vitesses. Dans le même temps, jamais l’Etat n’a mis autant de moyens pour fermer bars et dépôts de boissons, que ceux-ci soient illégaux ou agréés ; et les persécutions et discriminations à l’égard des chrétiens se font de plus en plus fréquentes.
Ces gages permanents donnés aux islamistes témoignent de la schizophrénie du pouvoir en place, qui bien qu’il se soit maintenu sur le cadavre du FIS ne cesse de nourrir le conservatisme ambiant et l’islamisation rampante des esprits, tout en tentant de garder sous sa coupe l’ensemble des partis islamistes. En effet, après leur succès aux élections organisées en Tunisie et en Égypte, les islamistes algériens auparavant acquis au pouvoir ont cru leur heure venue. La déconvenue n’en sera que plus terrible, puisque l’Alliance pour l’Algérie Verte (alliance du MSP, d’Ennahda et d’El-Islah) ne progresse aucunement. Pire que la stagnation, la mouvance islamiste est en proie aux querelles de personnes, depuis le micro-séisme de la démission d’Amar Ghoul, ministre MSP qui a choisi contre la décision de ses pairs de se maintenir au gouvernement et de quitter le parti. Cette scission, qui fait sourire à El Mouradia, n’est que le signe que la domestication des islamistes est pleinement acquise. Et en attendant, l’arbitraire continue.
Aghilès Aït-Larbi
[1] « Appel à la tolérance et au respect des libertés », dans El Watan du 17 mars 2008, accompagné d’une pétition publiée tout au long du mois de mars.
[2] « Monde musulman : le calvaire des non-jeûneurs », dans El Watan Week End du 10/08/2012
Cet article a été initialement publié sur le site d’analyse politique sur le monde arabe ArabsThink.com