Alors que le mois sacré du Ramadhan entre ce jeudi dans son 11e jour, force est de constater que cette période est propice à un redoublement d’agressivité à cause des privations. Reportage dans les rues de la capitale.
Marché Meissonnier, Alger. 4e jour du Ramadhan, 18h30. A moins de deux heures du f’tour, la tension est palpable. Les derniers moments de la journée sont les plus éprouvants et ça se sent. Sans doute parti à la recherche du dernier ingrédient manquant, un client hausse la voix sur un commerçant pour une sombre histoire de monnaie. Le ton monte, et rapidement on en vient aux mains. On sort même les couteaux, d’après Saïd, propriétaire d’un étal voisin. Une version contestée par Faudel, qui préfère rire de cette scène récurrente pendant le Ramadhan. “Ça arrive tout le temps pendant cette période, surtout juste avant la dernière prière,” s’amuse le jeune homme.
La veille, c’est sous le marché Clauzel, au petit matin, que les commerçants se disputent. « Qu’est-ce que tu reproches à ma marchandise? Mes légumes sont très bons! » crie un primeur à un autre avec un regard menaçant, effrayé que sa réputation soit entachée dans le marché le plus fréquenté de la capitale. Ici on ne badine pas avec la nourriture, devenu la principale préoccupation des Algériens durant le jeûne.
En fin de journée, non loin du tunnel au-dessus de la place Maurice Audin, ce sont deux automobilistes qui en viennent presque aux mains pour une histoire de priorité. Un policier, lui-même affaibli et énervé par cette période, tente de les calmer, non sans difficulté. Faire le Ramadhan en Algérie est surtout une épreuve mentale. Il faut subir la contrainte, gérer ses propres nerfs et surtout ceux des autres…
Ramadhan agressif
Il est vrai que le Ramadhan algérien est particulièrement réputé pour sa violence. La police n’a pas encore communiqué ses premiers résultats pour 2014, mais il y a trois ans elle avait relevé, rien que dans les quatre premiers jours du jeûne, pas mois de 2 000 bagarres, 100 blessés et 4 morts. Un chiffre impressionnant que corrobore une fameuse étude réalisée en 2007 par l’institut Abassa, qui soulignait un nombre de rixes multiplié par 4 et une petite délinquance en augmentation de 200% sur le mois.
Pour les commerçants et les passants d’Alger Centre, l’explication est simple : plus que la faim ou la soif, c’est le manque de café et de cigarettes qui augmente l’agressivité des jeûneurs. Kader, 60 ans, avance même sa propre statistique de 40% de gens énervés pendant le Ramadhan. En tout cas, tous s’accordent à dire que le phénomène est nettement plus important en fin de journée, lorsque les organismes sont éprouvés et les esprits à vif.
Paix et guerre
La situation semble pour le moins paradoxale. Alors que le Ramadhan est censé être une période de paix et de fraternité entre tous les musulmans, les accrochages violents se multiplient. Certains, comme Karim, préconisent alors de renforcer la sécurité aux abords des marchés et des lieux de rencontres, surtout le soir avant la rupture du jeûne. D’ailleurs un important dispositif policier est déployé chaque année spécialement pour le Ramadhan. Mais pour beaucoup, c’est le témoin d’un mal social plus profond qu’il convient de traiter par la racine. “Si on suit la voie de Dieu, il n’y aucun souci,” affirme Hacen, un marchand de légumes septuagénaire. “Ceux qui ne sont pas capables de se maîtriser ne sont pas de bons musulmans.”