A l’étranger, la musique algérienne ne fait plus recette

Redaction

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Souvenez-vous, c’était il y a tout juste quinze ans. Des salles pleines à craquer, des milliers de personnes frustrées, restées à l’entrée des Zéniths, faute de places, des disques vendus comme des petits pains. En 1998, la fièvre de la chanson algérienne a survolté la France et tout le vieux continent. Ovationnés des quatre coins d’Europe, Cheb Khaled, Rachid Taha et Faudel, les trois cadors du raï, ont fait danser les foules et ému les plus grandes scènes de l’étranger. En l’espace de quelques mois, ils ont réussi à vendre plus de 600 000 exemplaires de leur album 1, 2, 3 Soleil, une compilation des titres phares de ce genre musical. Un succès sans précédant. Mais sans lendemain ? Car aujourd’hui que reste-t-il vraiment de cette vague orientale qui a sévit sur le globe ?

C’est en 1992, après le succès planétaire inattendu de l’album Didi de Cheb Khaked, que la musique algérienne s’invite dans les baladeurs (les walkmans) des amateurs de musiques, s’impose dans les bacs des disquaires du monde entier et truste les meilleures places des charts européens. En France, la percée du raï a été encouragée par un patron de studio avant-gardiste en particulier, Pascal Nègre, le président de Polygam, l’un des leaders du marché du disque français. C’est lui le premier à avoir misé sur un chanteur de raï, Cheb Khaled en l’occurrence, quand les autres prédisaient un échec cuisant.

Mais quasiment vingt ans plus tard, les directeurs de maison de disque à oser un tel coup de poker se comptent sur les doigts d’une main. « 1, 2, 3 soleil marque l’apogée de la musique algérienne à l’étranger. La fin des années 1990 et le début des années 2000 sont le chant du cygne de la chanson orientale », lâche Rabah Mezouane, chroniqueur musical et programmateur à l’Institut du monde arabe (IMA). Si la musique algérienne n’est plus en vogue à l’étranger, c’est parce « qu’elle ne propose plus rien de nouveau. Il n’y a pas de surprise, rien d’alléchant », estime ce spécialiste du répertoire national. Et quand le succès est encore au rendez-vous, c’est parce que les producteurs utilisent les ingrédients qui garantissent aujourd’hui une réussite commerciale : rythmes rapides et dansants et son bruyant. « C’est la vie de Khaled a bien marché ici parce qu’il s’agit d’une musique hybride. Elle touche donc plus de monde », fait ainsi remarquer Rabah Mezouane.

« La culture musicale algérienne est bouillonnante »

Mais à force de brasser les sonorités et d’uniformiser les genres, l’essence même de la musique algérienne se perd. « C’est la vie, ce n’est pas de la musique algérienne », tranche le programmateur musical de l’IMA. Aujourd’hui, pour faire encore entendre leur voix sur une scène musicale de plus en plus concurrentielle, les chanteurs algériens ou d’origine algérienne délaissent leur tradition. « La nouvelle génération ne produit plus vraiment de musique algérienne. Elle préfère le Hip hop et le RNB », explique Rabah Mezouane, citant à titre d’exemple le groupe de rap 113, Sherifa Luna et Zaho. « Même si cette dernière a parfois chanté en arabe », reconnait-il.

Passionnée par la musique algérienne, la manager de groupe Ira Wizenberg ne partage pas cet avis. « La culture musicale algérienne est bouillonnante. Beaucoup de choses s’y passe », affirme-t-elle. Seulement, les Européens ont la fâcheuse tendance à réduire le catalogue musical algérien au raï. Or, celui-ci repose sur un mariage de multiples horizons : le chaabi, l’andalous, le kabyle etc., regrette cette professionnelle du monde de la musique. « Le raï, ce n’est pas toute la musique algérienne », insiste-t-elle. Pour cette manager, le lien entre l’innovation et la popularité d’un genre musical n’est d’ailleurs pas si évident. « La variété française est ennuyeuse, elle n’évolue pas depuis des décennies et pourtant les disques continuent à se vendre », souligne-t-elle.

D’après Ira Wizenberg, la musique algérienne rayonne à l’étranger d’un éclat moins luisant parce qu’elle souffre d’un « contexte politique international compliqué » et des préjugés nourris sur les pays arabo-musulmans. Depuis l’effondrement du World Trade Center le 11 septembre 2001, une vision binaire du monde a gagné les esprits. « On a commencé à opposer les civilisations musulmanes aux civilisations dites occidentales. Mais avant cette attaque, les gens avaient une perception moins caricaturale », estime-t-elle. Fini donc le credo « Black-Blanc-Beur » des années 1990, promesse d’une société métissée et tolérante. « Maintenant, on est obnubilé par l’islam. On n’a que ce mot-là à la bouche. On résume ces pays à leur religion alors qu’en ce qui concerne l’Algérie il ne s’agit que d’une goutte d’eau dans un univers magnifique », assure Ira Wizenberg.

Comme les autres genres musicaux, la chanson algérienne est également victime de la crise du disque. Téléchargements illégaux et piratage de cd ont raison de la production artistique, ne manque pas de rappeler Ira Wizenberg. « L’industrie de la musique est en train de se casser la figure », déplore celle dont la plate-forme de diffusion de musique algérienne, Undergroone, lancée en 2006, peine à prendre son envol. « On a commencé tout feux tout flamme mais on a très vite déchanté. Depuis le début, Undergroone traverse des difficultés mais on se bat et on continue d’y croire », espère-t-elle.

Marocains, Tunisiens, un public conquis

Si la musique algérienne franchit difficilement la Méditerranée et les océans, elle séduit encore de nombreux Maghrébins. « Cheb Bilal est une vraie star au Maroc, il ne peut pas sortir seul dans la rue sinon les gens le reconnaissent et lui demandent une photo ou un autographe », raconte Rabah Mezouane, qui a déjà couvert plusieurs de ses tournées au royaume chérifien. Son succès, Cheb Bilal le doit à « ses textes émouvants et réalistes qui traitent de la misère sociale et de la détresse des personnes fragilisées. Le public s’y reconnait complètement », précise le journaliste. « Tout aussi phénoménal », Cheb Mami a attiré plus de 120.000 personnes à Rabat en mai dernier lors du festival Mawazine, indique encore Rabah Mezouane. « Et au royaume chérifien, Idir est un Dieu vivant », poursuit-il. Ce sont donc les ténors de l’ancienne génération qui restent les meilleurs ambassadeurs de la musique algérienne à l’étranger.

Si des interprètes tout aussi talentueux restent dans l’ombre, la responsabilité incombe en partie à l’Etat algérien, qui promet depuis des lustres une élaboration du statut d’artistes. En Algérie, les moyens et la logistique font défaut. Difficile dans ces conditions pour un jeune chanteur de se faire connaître. En revanche, la Tunisie et surtout le Maroc sont passés maître dans la promotion de leurs talents. « Ils sont très forts dans l’organisation de festivals alors qu’en Algérie c’est chaotique », considère Rabah Mezouane, qui confie ne jamais avoir été convié à un événement artistique en Algérie alors qu’il est régulièrement invité dans ces pays voisins pour couvrir une manifestation culturelle.

Malgré tout, la chanson algérienne n’a pas totalement disparu des ondes. Les modes passent et le temps sélectionne ce que la mémoire collective gardera. « A chaque période correspond un type de musique. Dans les années 1990, on a beaucoup écouté de salsa. Puis, il y a eu la vague de musique orientale en Europe », explique Rabah Mezouane. « Les musiques jaillissent par surprise et certaines d’entre elles s’impose comme une référence dans le répertoire international. C’est ce parcours-là que suivi la musique algérienne », conclut-il.