« L’Algérien n’est pas fainéant. Il exige simplement de bonnes conditions de travail »

Redaction

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Professeur d’économie à l’Université de Tizi-Ouzou, Belkacem Boukherouf estime qu’on accuse trop facilement les Algériens d’être des paresseux. Pour résoudre la crise du chômage en Algérie, il appelle à une restructuration du marché de l’emploi, en développant la formation professionnelle et en faisant plus confiance aux entrepreneurs et managers algériens. Entretien.

Le marché du travail se porte-t-il bien en Algérie ?

Le pays est confronté à un dilemme. Grâce à une logique de reconstruction, l’Etat algérien a relancé l’emploi en créant assez de postes dans des secteurs spécifiques, tels que les hydrocarbures et le BTP. Mais d’un point de vue qualitatif, c’est la disette. Les employeurs peinent à trouver des profils correspondant à leurs attentes. Il manquait l’an dernier 500 000 ouvriers qualifiés dans le secteur du bâtiment.

Comment expliquer ce paradoxe ?

Certaines professions sont encore très dévalorisées en Algérie, tant socialement que professionnellement, car l’Etat n’a pas mis en place de dispositifs d’incitation pour susciter un engouement pour les métiers méprisés, comme ceux de l’agriculture ou de l’artisanat. Les jeunes sans emplois préfèrent ainsi rester au chômage. C’est aussi pour eux une façon de se protéger des conditions de travail humiliantes.

N’est-ce pas plutôt de la fainéantise de leur part ?

Non, l’Algérien n’est pas fainéant. Il exige simplement de bonnes conditions de travail. Il n’ignore plus ses droits. Sur les chantiers, un ouvrier chinois est mieux traité qu’un ouvrier algérien et il peut même gagner jusqu’à trois fois son salaire. Il faut arrêter de stigmatiser les Algériens. La crise de l’emploi est due à une défaillance institutionnelle et non pas à leur fainéantise. C’est le constat d’échec des ministères et de la présidence.

En quoi le pouvoir algérien est-il en situation d’échec ?

L’essentiel des postes créés en Algérie reposent sur des contrats à durée déterminée et il n’y a aucune perspective de promotion de carrière. L’emploi est très précaire en Algérie tant dans la durée qu’au niveau de la couverture sociale. Il faut commencer par augmenter les salaires et à généraliser la couverture sociale pour motiver les gens. Les étrangers ont compris que la protection sociale est un droit alors qu’en Algérie elle est encore perçue comme une charge supplémentaire et facultative.

Comment répondre à l’insuffisance du nombre de travailleurs dans certains secteurs ?

L’Etat doit améliorer la réorientation professionnelle des bacheliers algériens, former les étudiants en adéquation avec les besoins du marché de l’emploi et leur expliquer les perspectives qu’offre la formation professionnelle. Il faut créer des passerelles entre les universités et les entreprises pour mieux répondre aux besoins du marché. Aujourd’hui, il y a un trop gros fossé entre le monde universitaire et le monde professionnel. Chaque année, les facultés livrent des fournées de diplômés en lettre arabe ou en droit. Or, ces secteurs, saturés, ne recrutent plus. L’idéal serait que les entreprises, les universités et les institutions adoptent une stratégie commune.

La présence de travailleurs étrangers est-elle bénéfique ?

Il devrait en découler une émulation, un échange de connaissances, un transfert de compétences. Mais l’Etat algérien ne capitalise pas sur cette présence. Il n’y pas de stratégie de gagnant-gagnant. Seule l’entreprise chinoise CSCEC, en charge de la construction de la Grande mosquée d’Alger, a promis de former de 500 à 1000 ouvriers locaux. Il faut généraliser ce genre de partenariat.

La pénurie de travailleurs ne concerne-t-elle que la main d’œuvre peu ou pas qualifiée ?

Non, elle touche aussi les cadres. Récemment, le PDG de Cevital a fait appel à un Français pour diriger la filiale Hyundai Motors Algérie. C’est désolant. L’Algérie a privilégié les profils techniques jusque dans les années 1970 et la phase d’économie industrie industrialisante. Ce n’est que tardivement que l’Etat a envisagé la formation de nationaux compétents dans l’encadrement et le management.

Avec la création de 300 000 micro-firmes en 2012, la nouvelle stratégie étatique est d’insuffler l’esprit d’entreprise en Algérie. Est-ce la solution pour résoudre la crise de l’emploi ?

L’Algérie est le seul pays au monde qui veut relancer l’emploi en structurant son marché du travail autour de petites et moyennes entreprises. C’est un vœu pieux qu’une stratégie efficace. Seuls de grands groupes industriels peuvent tirer le marché du travail vers le haut et mieux l’organiser.

Mais, pourtant, l’Algérie compte de grands groupes industriels…

Oui, mais il est difficile pour eux de lancer des grands projets. Le mois dernier, le PDG de Cevital Issad Rebrab a annoncé qu’une dizaine de projets sont bloqués au niveau du Conseil national de l’investissement. S’il obtenait une autorisation, plus d’un million d’emplois seraient créés en Algérie, promet-il. En Algérie, le Conseil d’investissement verrouille la création de l’emploi car il mise essentiellement sur l’investissement spéculatif étranger, notamment en provenance du Qatar. Au contraire, il faut décomplexer les investisseurs algériens et donner confiance tant à ceux qui veulent entreprendre qu’à ceux qui veulent travailler.

Pourquoi un tel blocage venant du Conseil national d’investissement ?

Algérie, on en entretient toujours un rapport de méfiance vis-à-vis du privé. Ça date du passage compliqué à l’économie de marché dans les années 1980. L’ouverture au secteur privé s’est fait dans la douleur. On a besoin de négocier une transition économique et culturelle. Le sort de l’Algérie est dans le privé.

D’où vient la polémique sur le taux de chômage national ? Combien sont sans en emploi dans le pays ?

Impossible d’avancer un taux exact et fiable. La manipulation des statistiques est un secret de polichinelle en Algérie. On ne sait pas combien il y a de jeunes diplômés à la recherche d’un emploi, combien en CDD ou en CDI. C’est le drame des pays en voie de développement.

Pouvez-vous au moins dégager une tendance ?

Elle est clairement à la hausse. Il ne faut pas se leurrer, on a beau avoir des secteurs en demande de travailleurs, le taux de chômage augmente chaque année car on n’a pas investi dans de grands projets. Les manifestations dans le Sud du pays est le signe d’une détresse sociale et que le taux de chômage ne baisse.

La crise de l’emploi est effectivement plus aiguë dans le Sud…

Ce cas est typique l’injustice sociale en Algérie. La formation professionnelle est totalement laissée pour compte dans cette partie du pays, où le gouvernement n’investit que dans les hydrocarbures, abandonnant les autres segments de l’économie, comme le tourisme. Les entreprises de pétrole sont ainsi devenues les pourvoyeuses exclusives de l’emploi dans le Sud, ce qui n’est pas tenable. Et la stratégie de l’Etat, qui consiste à dire que les jeunes du Sud doivent travailler dans le Sud, est illogique. Par ailleurs, les Anem sont discréditées car elles tolèrent passe-droits et piston. On dit en arabe « hogra ».

La corruption au sein des Anem est-elle spécifique au Sud ?

Non, mais elle est plus accentuée dans cette partie du pays car il y a en jeu des postes dans le secteur pétrolier très prisés par les Algériens parce qu’ils rémunèrent mieux. Mais, le Sud est une aubaine pour relancer la création de l’emploi dans le pays, si seulement on y encourageait le développement d’autres activités économiques.

Comment en finir avec un accès à l’emploi faussé ?

Le recrutement en ligne est une bonne solution. Il permet de démocratiser l’accès à l’emploi et offre plus de visibilité sur l’offre et la demande. C’est aussi un moyen moins coûteux pour rechercher et postuler.