Montée du Front National/ La sérénité des Français d’origine maghrébine

Redaction

Dans le sud de la France, en « Provence-Alpes-Côte d’Azur », Marion Maréchale-Le Pen est arrivée en tête du premier tour des élections régionales, avec un score qui la met en pole position pour devenir présidente de la région. Alors que le parti dont elle se réclame a développé au fil des années un discours ouvertement hostile aux populations d’origine maghrébine et de confession musulmane, Algérie-Focus est allé à la rencontre de cette partie du peuple dont le Front National (FN) rejette la présence sur le sol français.

Dans le quartier de l’Ariane, à Nice, sous un doux soleil d’hiver, la montée du FN n’inquiète pas outre mesure. «Ce ne sont que des élections régionales», explique Tahar, un épicier optimiste, même si la grande majorité des habitants du quartier fera front contre le fameux parti, dimanche prochain, lors du second tour des élections régionales. Les plus jeunes, dans la rue, ne se sentent pas vraiment concernés. Certains ne semblent pas savoir que le FN était en tête du premier tour des régionales. Mohamed, un jeune français d’origine tunisienne, ne «s’inquiète pas», il ne «s’intéresse pas vraiment à la politique» et considère que cela «n’aura pas d’impact concret sur la vie de tous les jours».

La montée en puissance du Front National

Le FN bénéficie actuellement d’un regain d’islamophobie, suite aux attentats de Paris en novembre dernier, et à une situation sociale qui ne s’améliore pas. Si ces jeunes ne redoutent pas la victoire du parti nationaliste, ils craignent néanmoins la recrudescence des tensions communautaires qui accompagnent sa montée en puissance : «Hélas, les gens ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas, il n’y a pas d’échange, il n’y a pas de communication, et personne ne fait d’effort pour connaître l’autre, que ce soit dans un sens ou dans l’autre», explique Mohamed. Si ces jeunes ressentent une méfiance vis-à-vis des musulmans dans les rues de Nice, ce n’est pas le cas de Tahar, qui trouve que l’animosité «n’est pas plus élevée que d’habitude» et que les Niçois «savent faire la part des choses».

Le parti nationaliste, dirigée par la fille de Jean-Marie Le Pen, Marine, est représentée dans la région niçoise par sa petite fille, Marion, juriste de 26 ans. Parti népotique par excellence, il est décrit par les riverains comme un mouvement «sectaire». «Aujourd’hui le moindre individu un peu frisé semble suspect», dit malicieusement Hamadi Mohsen, un Tunisien sympathique qui vit en France depuis 1972 : «Moi, je m’en fiche, mais pour les jeunes, pour mes enfants, cela m’inquiète. S’ils arrivent au jour au pouvoir, ils vont mettre la pagaille». Paradoxalement, alors que sa tante Marine vante les mérites d’un programme «social», c’est bien cette dimension sociale du programme de Marion Maréchale-Le Pen qui semble effrayer Hamadi : «Au FN, ils ne savent pas qu’ils font, ils vont commencer par s’attaquer aux associations locales, après ils lorgneront du côté des subventions et des allocations sociales, puis ils remettront en cause la sécurité sociale universelle». Alors que le FN passe son temps à critiquer le manque de cohérence idéologique du PS et des républicains, on s’interroge dès lors sur la schizophrénie qui règne au sein du parti nationaliste, entre la frange libérale-nationaliste et les tentatives néo-gaullisantes de certains de ses cadres. Les courants se déchirent certainement en interne.

Revenir aux fondements de la République française

Les riverains de l’Ariane, pour une grande majorité des Français musulmans et d’origine maghrébine, ne jettent pour autant pas la pierre sur l’électorat du Front National : «Evidemment qu’ils mélangent tout», dit Kamel, un jeune enseignant d’origine algérienne, «mais il faut prendre en compte le discours de désinformation qui manipule les esprits. C’est comme avec ces crétins d’islamistes, il y a beaucoup de propagande, et plus personne ne sait séparer le bon grain de l’ivraie». Hamadi parle quant à lui du climat social et des tensions prégnantes depuis les attentats du 13 novembre : «Les attentats ont bien évidemment mis de l’huile sur le feu, mais c’est la situation sociale qui donne des ailes au FN. Il faut s’occuper des jeunes. Ils ne font rien, ils cogitent, mais ils ne traîneraient pas dans la rue, s’ils avaient un travail et une utilité sociale».

Au-delà des problèmes économiques, ce sage tunisien pointe d’ailleurs du doigt les errements de la République depuis une trentaine d’années, notamment en ce qui concerne l’éducation nationale et le rôle crucial de l’école : «Moi, je suis Tunisien, mais j’aime la France autant que mon pays d’origine, mais celle-ci a abandonné son rôle de transmission de valeurs, d’idéaux, et l’école n’enseigne plus l’histoire de la France comme elle le devrait. Il faut expliquer aux jeunes ce que sont la démocratie, le respect de l’autre, le vivre ensemble. Mais l’école a perdu son autorité».

La gestion de ce quartier populaire, à l’est de la ville, proche de l’arrière-pays niçois, alors que la droite libérale de Christian Estrosi, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, est au pouvoir depuis quelques années, est vue d’une manière plutôt positive. Tahar raconte : «Depuis l’arrivée d’Estrosi, je dois avouer qu’il y a des améliorations. Les associations sont présentes, c’est bien entretenu, il y a des rénovations. Je ne suis pas allé voter la semaine dernière, mais dimanche prochain, j’irai mettre un bulletin en faveur de sa liste». Chez les jeunes du quartier interrogés, la politique urbaine dans leur quartier leur parait également satisfaisante. Oussama, qui travaille dans l’épicerie de son oncle, évoque «une bonne gestion», mais regrette que «le comportement de la police nationale, la BAC mis à part, ne change pas, ils nous traitent comme des moins que rien».

Dans ce quartier de l’est de Nice, les avis divergent, mais tout le monde semble rester serein face à la menace d’une présidence FN de la région. Cela reste un scrutin «local», et les évènements de novembre pèsent évidemment sur les décisions des électeurs, dans un contexte anxiogène et en l’absence de parti non-libéraux fédérateurs. L’abstention était forte lors du premier tour, et il est à espérer que le score incroyable du FN sera modéré par un retour en masse du peuple français dans les isoloirs de la République.

Tarek S.W.