En ce début de soirée du dimanche 14 juin 2015, la circulation automobile est très dense dans la ville de Skikda, à environ 400 km à l’est d’Alger. Tout comme pratiquement tous les chefs-lieux de wilaya du nord du pays d’ailleurs. De part et d’autre de l’avenue Didouche Morad, artère principale de la ville, des piétons arpentent les trottoirs sous les arcades des immeubles coloniaux de l’ex-Philippeville. Rien n’indique toutefois qu’on est dans une ville côtière à vocation touristique regorgeant des potentialités à même de séduire les plus réticents des visiteurs.
Il est 18 heures. La place de la ville, sur l’esplanade du siège de l’APC auquel est accroché un portrait géant du chef de l’Etat, Il n’y a presque pas de familles. Seuls des groupes d’hommes, jeunes et moins jeunes, occupent les lieux. Les plaques d’immatriculation des véhicules stationnés au bord de la route d’en face, à proximité de la gare ferroviaire, renseignent que leurs propriétaires sont quasi exclusivement de Skikda. Rares sont les véhicules enregistrés dans d’autres wilayas, de surcroît limitrophes à l’antique Rusucade, telles Constantine et Guelma. Les Skikdis interrogés sur place répondent unanimement que pour se faire une idée sur le degré de fréquentation de leurs plages est de se rendre à Stora et Jeanne d’Arc.
En se dirigeant vers l’Ouest, les quelques kilomètres de corniche allant de ladite place jusqu’à l’extrémité de Stora font vite oublier le stress de l’encombrement déprimant et du brouhaha assourdissant de la ville. Une brise marine rafraîchissante, une vue sur la Grande bleue apaisante et un panorama sur ces quelques kilomètres de littoral alternant plages, échancrures, îlots, et petits caps. Ensorcelant! Hélas, au niveau des quelques étendues de sable, aux abords de la corniche et même sur l’emblématique esplanade du port de plaisance de Stora, les familles sont rares. Les femmes sont noyées au milieu d’une présence masculine largement dominante. La corniche de Skikda ne sert visiblement, ce soir, que de lieu de balade à des jeunes, en voiture ou à pied, qui sont décidément plus amusées par les rares jeunes filles bronzées, en tenue d’été, s’apprêtant à embarquer dans des véhicules pour rentrer chez elles, que par ce paysage maritime typiquement méditerranéen qu’ils ont l’habitude de contempler.
La saison estivale fait mauvais ménage avec le ramadan et les examens de fin de cycles
Nombre de commerçant exerçant le long de la corniche expliquent cette torpeur estivale par la succession de trois contraintes majeures contraignant les familles à rester chez elles. «La première semaine ayant suivi l’ouverture officielle de la saison estivale sur le port de Stora, a coïncidé avec les épreuves du Bac. Aujourd’hui même, on a entamé les épreuves du BEM. Et la fin de cette semaine, ce sera le début de ramadan. Autant de contraintes qui empêche les familles de sortir ou de partir en vacances », argumente un propriétaire de restaurant sis pas loin de l’infrastructure portuaire sus-cités.
Nos interlocuteurs ne se découragent tout de même pas et se disent optimistes pour le reste de la saison estivale. «Certes, durant le ramadan, les plages sont désertes la journée. Mais, il ne faut pas oublier que dans la soirée, c’est tout le monde qui sort et veille jusqu’à une heure très tardive. Le manque à gagner de la journée, on peut le rattraper la nuit », se réjouit un vendeur de glaces. Pour inciter les familles à sortir, les commerçants disent miser sur l’animation culturelle et artistique que les autorités locale ont l’habitude d’organiser ces dernières années.
A l’optimisme de certains, d’autres opposent un pessimisme catégorique. C’est notamment le cas des hôteliers, nombreux sur la corniche de Skikda. « Le long du littoral, on ne travaille que durant l’été. Si pour certaines activités commerciales, il est possible de rattraper le manque à gagner de la journée après la rupture du jeune, pour d’autres ce n’en est pas ainsi. C’est notre cas d’ailleurs. Nous travaillons exclusivement avec des gens venant d’ailleurs, et la plupart d’entre eux préfèrent passer le mois de carême chez eux. D’ailleurs, la plupart des réservations déjà effectuées commencent toutes à partir de la deuxième moitié de juillet. C’est-à-dire après l’aïd », regrette un hôtelier.
Jeanne d’Arc, entre hier et aujourd’hui
A Jeanne d’Arc, comme l’appellent communément les habitants de la région, ou Larbi Ben M’hidi officiellement, à 13 km de la ville, le constat est le même. Voire pire. « Il n’y a pas de quoi se réjouir vu la fréquentation peu nombreuse des plages durant cette première quinzaine de juin et la situation va certainement empirer avec le début du ramadan. Personnellement, je suis persuadé que la saison estivale cette année, tout comme les précédentes, depuis la coïncidence du mois sacré avec l’été, ne commencera qu’après l’aïd. Il faut donc prendre son mal en patience pour quelques années encore », déplore un vendeur d’équipement pour la nage.
Là, la plage s’étend à perte de vue et un luxueux hôtel se dresse face à la mer. Nombre d’habitants de la région affirment que durant les années 1990, les estivants étaient plus nombreux. « On est dans une zone militaire où il y a plusieurs casernes. La plupart des habitants ici sont des cadres de la Sonatrach qui travaillent à la raffinerie de Skikda. Comme les maquis de l’Est, notamment ceux de Collo, étaient infestés de terroristes islamistes, tout le monde trouvait refuge ici, car la région a toujours été hautement sécurisée. On y venait de partout. C’était l’un des rares endroits où les femmes pouvaient se balader et se baigner en maillots de bains. On se croirait en Suisse, au moment où ailleurs, un peu partout dans le pays, c’était Kaboul », témoigne un ancien militaire, originaire des Aurès, qui s’est y installé définitivement depuis une dizaine d’années, après avoir pris sa retraite anticipée, au bout de quinze ans de services. Il n’est pas encore minuit et Jeanne d’Arc est quasi déserte ! Seuls quelques commerçants s’apprêtent à fermer en attendant impatiemment le grand rush.