Pas de changement profond et durable dans notre pays sans l’affirmation d’une nouvelle génération de leaders, issus de la société civile et nés après 1962. Comment révéler et affirmer cette relève ?
En Algérie, on parle de tout sauf de l’avenir.
On parle du foot d’ici et d’ailleurs, de yadjuz – la yadjuz, de l’état de santé du président et de la maladie du pays (et inversement), du cinquantenaire de l’indépendance et des libertés mises en quarantaine, de la démission d’un tel ou de la soumission de tel autre, on parle de la Constitution à réviser et des réformes à remiser (au placard !), de la rente et des prébendes, des Chinois et des Qataris, de z’bel et de hausse des prix, de leguia et de hogra, de chkara et de tchipa, bref de tout sauf de l’avenir.
Récit national en panne
Il est vrai qu’entre ceux qui naviguent à vue en « mode survie », ceux qui sont dégoûtés par le présent, ceux qui ne vivent qu’à travers le passé, ceux qui s’en tiennent au seul « Plan Quinquennal » et ceux pour qui le seul avenir qui compte est l’au-delà, il n’y a plus trop d’espace pour parler du futur de notre pays. Qui est devenu un angle mort, un impensé, voire même parfois un sujet tabou !
Quel leader politique propose aujourd’hui une vision concrète, précise et crédible de l’Algérie à 5, 10 ou 20 ans ? Une vision capable d’entraîner une majorité d’Algériens vers un destin partagé, de leur donner envie de croire et d’agir en faveur d’un avenir meilleur ? Une vision originale d’un futur souhaitable qui ne se contente pas d’imiter les modes du moment ? Une vision opérationnelle et réaliste du chemin possible pour y parvenir ?
Difficile d’y répondre. Car force est de constater la rareté actuelle des discours publics éclairant ce récit national attendu – à l’exception notable de travaux de la société civile, via des « think tanks » et autres cercles de réflexion[1].
Fin de cycle et voie nouvelle
L’essentiel du propos politique non gouvernemental se concentre de fait sur la critique du pouvoir. Mais tous les discours critiques sur le « système », aussi fondés soient-ils, ne sont que de l’eau versée sur le sable, si simultanément n’est pas engagée une action forte pour faire émerger et structurer durablement une « relève » d’idées et de personnes. Une relève patriote et progressiste, à même de porter et de faire vivre une alternative majoritaire. L’enjeu prioritaire est bien là : non pas se complaire dans la longue litanie de ce qui va mal (qui est connu de tous) mais œuvrer activement à construire cette voie nouvelle.
C’est en outre le bon moment pour le faire : l’Algérie vit actuellement une fin de cycle – générationnelle, idéologique, historique – et le début d’un autre, encore flou, incertain… et donc ouvert, où tout peut arriver, pour le meilleur ou pour le pire.
Il y a donc urgence à agir. Le risque est sinon de voir surgir, par défaut, sur les décombres de la fin de cycle actuel, un autre « système » aussi vérolé que le précédent et où « tout change pour que rien ne change », voire même un nouveau chaos. Bref, la même chose qu’aujourd’hui ou pire.
Cette voie nouvelle à construire n’est pas qu’une affaire théorique d’idées, de propositions ou de mesures à prendre. C’est aussi et surtout une histoire de personnes à même de les incarner, de les populariser et de les mettre en oeuvre.
Syndrome du bonsaï
En effet, pas de renouveau durable des idées sans renouveau des personnes, qui est lui encore problématique : de nouveaux leaders, porteurs de vision d’avenir, se sont-ils imposés dans le débat public algérien ces quinze dernières années ? Difficile, là aussi, de répondre par l’affirmative.
Non qu’il n’y ait pas de nouveaux talents en Algérie. Malgré des obstacles importants, de nouvelles générations émergent dans tous les domaines : entrepreneurial, académique, associatif, syndical, culturel, santé, etc. et même politique. Les « jeunes pousses » de cette relève sont là, et ne demandent qu’à fleurir. Mais ces nouveaux talents sont trop souvent étouffés. C’est le « syndrome du bonsaï » : la même pousse peut donner un arbuste de 20 cm si elle est plantée dans un petit pot et un arbre de 20 mètres si elle l’est dans un vaste terrain fertile… Le problème n’est pas la jeune pousse, mais son environnement ! Nos talents sont ainsi empêchés de s’épanouir pleinement, limités dans leur action par un environnement défavorable.
Ils ne sont pas plus incités à se mettre en position de leaders – au sens de personnes qui ont une vision innovante et ambitieuse dans leur champ d’excellence, savent la faire partager et entraîner autour d’elle pour la concrétiser, et se sentent assez forts pour l’assumer publiquement. Dès lors, nombre de ces talents préfèrent « vivre cachés pour vivre heureux », d’autres se concentrer sur leur seul intérêt ou, le plus souvent, ne se sentent tout simplement pas légitimes.
Génération pivot
En effet, s’affirmer en leader ne va pas de soi en Algérie. Le totem de la « légitimité révolutionnaire » constitue un frein majeur. Tout comme le manque de confiance chronique en nous, entre nous et en l’avenir. La réussite et l’ambition (au sens noble) sont aussi mal vues, jalousées ou critiquées. Et il n’existe pas vraiment de « fabrique » à leaders – les partis, le système éducatif et les médias n’y contribuant encore que peu. L’idée même « d’élites » est en fait connotée négativement dans l’inconscient algérien.
Dès lors, prévaut trop souvent un face-à-face stérile et explosif entre un pouvoir fatigué et une jeunesse désabusée, un dialogue de sourds entre des « tab’djnanou » septuagénaires fourbus et des jeunes désenchantés rêvant d’ailleurs.
Où est la génération « pivot » des 30-50 ans ? Comment faire pour affirmer en son sein une relève, lui donner foi en sa capacité et en sa légitimité, la rendre visible et audible ?
Une action volontariste et d’ampleur est nécessaire, dans trois directions complémentaires.
Inspirer, accompagner, connecter
D’abord, valoriser davantage celles et ceux qui se battent déjà au quotidien, loin des caméras, pour faire avancer l’Algérie dans le bon sens, malgré toutes les difficultés. Rien n’est plus fort que l’exemplarité, toujours contagieuse, pour donner envie et susciter des vocations. Ensuite, mieux accompagner les nouveaux talents pour les aider à réussir, pour les pousser à viser et atteindre l’excellence, quel que soit leur domaine de prédilection. Enfin, connecter pour « faire mouvement » : relier tous ces leaders en puissance, qui croient à l’avenir de l’Algérie et veulent y œuvrer ensemble, casser les logiques de silos, pour créer du lien et des projets communs.
Des initiatives pionnières existent déjà, répondant à ces trois enjeux[2]. Elles peuvent et doivent être démultipliées et changer d’échelle, pour affirmer progressivement une « masse critique » de nouveaux leaders, à même d’ouvrir et de porter un nouveau chemin d’espérance pour l’Algérie. Et ce, sans attendre l’autorisation ou la bénédiction de leurs valeureux aînés… Car une chose est sûre : pas de changement profond et durable dans notre pays sans l’affirmation, dans tous les domaines, d’une nouvelle génération de leaders, issus de la société civile et nés après 1962.
Tarik Ghezali est l’auteur d’Un rêve algérien (éditions de l’Aube, 2012).
[1] Nabni (Notre Algérie bâtie sur de nouvelles idées), Care (Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise), FCE (Forum des chefs d’entreprise), Défendre l’Entreprise, etc.
[2] Des rubriques « Algériens du mois » ou « Success stories algériennes » apparaissent dans les médias et mettent en avant des Algérien(ne)s inspirant(e)s. Des conférences sur l’engagement ou l’entrepreneuriat (TEDx Alger, TEDx Annaba, Entrepreneurship Week…) montrent des réussites algériennes et suscitent des vocations. Des concours valorisant l’initiative (Algerian Startup Initiative ou Injaz El Djazaïr…) révèlent de nouveaux talents. Le programme Talent-Up accompagne des élèves doués sur le plan académique pour leur permettre de suivre des formations d’excellence. Les jeunes entrepreneurs peuvent aussi compter sur de nouveaux acteurs pour les aider dans le montage et lancement de leur projet (Medafco, Casbah Business Angels…). La récente Conférence Fikra a elle rassemblé dans une journée inspirante des « créateurs d’avenir » de l’Algérie. Etc.