Chacun est un héros du changement

Redaction

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«Jetez la révolution dans la rue et le peuple s’en saisira et la portera à bout de bras» Larbi Ben M’hidi

Plus de cinquante années après son indépendance, l’Algérie arrive à une période charnière de son histoire. Elle est à l’aube d’une transition générationnelle, et doit se positionner dans un nouvel ordre économique et géopolitique (en devenir). Nos cinquante prochaines années se définissent aujourd’hui.

Notre pays a plusieurs réalisations à son actif, comme certaines infrastructures ou l’accès à l’éducation et à la santé pour ne citer que ces exemples. Bien que la qualité de ces acquis puisse laisser à désirer, ils ont le mérite d’exister. Il est aussi de notoriété publique que le pays ne peut plus continuer sur la trajectoire actuelle, menant, économiquement, droit dans le mur. Le changement n’est plus une option, mais devient un impératif (de survie) pour notre pays.

Ce changement auquel nous aspirons est de notre responsabilité à tous, nous devrions tous en être les acteurs. Toutefois, le préalable est de faire notre propre révolution mentale. Je vois au moins quatre composantes de cette révolution à la portée de chacun.

1. Ne plus considérer la « révolution d’indépendance» comme un acquis politique de certains mais comme un acquis historique du peuple.

Notre révolution est un attribut fondamental de notre algérianité. Elle n’est en aucun cas le monopole de certains qui souhaiteraient l’instrumentaliser pour imposer une certaine paternité sur le pays.

Le passé révolutionnaire de nos aînés ayant impulsé cette révolution extraordinaire, leur donne droit à la vénération de toutes les générations, actuelle et futures, mais ne leur légitime plus le droit de diriger les affaires du pays sur cette base exclusivement. Nous vivons dans un monde plus complexe nécessitant de nouvelles compétences. Notre société s’est muée et a de nouvelles aspirations qui ne peuvent être comprises que par la nouvelle génération.

Nous devrions tous arrêter d’élire un tel ou une telle, ou accepter leur autorité sous couvert de leur passé révolutionnaire uniquement, mais plutôt au nom de leurs compétences. Le temps de la légitimité historique est révolu.

Nous devrions arrêter d’accepter de nous laisser manipuler dans les débats publics par l’émotionnel de la révolution « otage » de la politique. Exigeons de nos dirigeants une réelle aptitude à gouverner, avec des discours tournés vers l’avenir et non vantant le passé glorieux. C’est le meilleur honneur que nous puissions faire aux martyrs et moudjahidines.

2. Ne plus considérer la rente des hydrocarbures comme une ressource pour nos dépenses courantes, mais comme une ressource pour investir dans l’avenir.

Certains de nos gouvernants se gargarisent avec les chiffres des réserves de changes issues de la vente des hydrocarbures, qui se mesurent en nombre de mois d’importations. Comment peut-on mesurer la santé économique d’un pays par des mois d’importations ?! Nous convenons tous qu’un(e) chef de famille ne peut pas faire vivre sa famille sur ses économies sans travailler.

La richesse issue de ces ressources, que nous avons la chance, ou la malédiction, d’avoir sous notre sol, doit servir à bâtir le futur. Elle ne doit en aucun cas servir à subvenir à nos besoins courants importés (médicaments, pommes de terre, blé,…). Un tel comportement encourage inconsciemment l’oisiveté de l’ensemble de la société.

Nous devrions arrêter de penser aux augmentations de salaires sans fondement économique comme notre part à chacun du gâteau algérien, et nous remettre au travail.

Nous devrions demander à nos gouvernants d’arrêter de dilapider cette richesse en dépenses courantes ou de la thésauriser dans des bons du trésor d’autres pays. Nous devrions exiger que cette richesse soit utilisée pour des projets de construction d’avenir, certes les infrastructures en sont une forme, mais la clé est la création d’entreprises qui créeraient à leur tour la vraie richesse pour subvenir à nos besoins courants.

3. Ne plus voir les relations internationales sous l’angle du dogmatisme nationaliste aveugle mais avec le prisme du pragmatisme.

L’Algérie c’est 35 millions d’habitants, et près de 200 milliards de dollars de PIB, soit environ 0,5% de la population et de la richesse mondiales. Nous sommes tous très fiers de notre algérianité avec ses forces et ses tares, mais un peu trop. Nous abordons les relations internationales avec une certaine arrogance en pensant que les autres pays doivent venir frapper à notre porte parce que nous avons de la richesse, ou qu’au contraire, les autres nous envient notre richesse et nous veulent systématiquement du mal sous le thème de « la main de l’étranger », épouvantail brandi face à chaque revendication sociale.

Nous devrions envisager les relations internationales sous un angle plus pragmatique en analysant ce que chaque partenaire peut nous apporter et non pas sur la base de raisons idéologiques superflues ou de troc transactionnel de produits contre dollars.

Nous devrions envisager notre place dans ce monde dans un cadre d’alliances stratégiques qui nous permettraient de retrouver un poids diplomatique et économique. Le Maghreb est notre voie prioritaire pour nous imposer dans ce monde : un Maghreb fort économiquement et politiquement, un Maghreb d’échanges économiques, culturels et sociaux et non pas un Maghreb de rivalités.

4. …et finalement, la composante fondamentale de cette révolution mentale est de ne plus rester passif et résigné mais de devenir actif, chacun à son échelle.

Le changement ne viendra pas seul, et ne sera pas l’œuvre d’un héro, mais il sera le produit de notre volonté de changement à tous. Cette volonté s’exprimera dans nos actes à chacun:

– …dans la façon avec laquelle nous abordons notre travail au quotidien avec dévouement et honnêteté et non pas en recherchant l’enrichissement rapide et facile,

– …dans la façon avec laquelle nous éduquons nos enfants en leur inculquant les valeurs qui se perdent, dans une société qui érige le vol et la triche au rang de «kfaza», et associe le travail à de la naïveté,

– …dans la façon avec laquelle nous mettons nos gouvernants face à leurs responsabilités, en utilisant les moyens de communication modernes pour dénoncer les dysfonctionnements et reconnaitre les bonnes réalisations,

– …dans la façon avec laquelle nous mettons nos élites face à leurs responsabilités, en attendant d’elles de prendre les devants pour canaliser ce changement et non pas en devenant une élite d’aigris ou une élite de cour qui se bat pour la sauvegarde de ses privilèges,

– …dans la façon avec laquelle nous abordons nos débats, en étant constructifs et en croyant en la destinée de ce grand pays et son peuple et non pas résignés et condamnés à accepter la médiocrité.

Larbi Ben M’hidi disait de la révolution qui nous a libérés du colonialisme : «Jetez la révolution dans la rue et le peuple s’en saisira et la portera à bout de bras», la construction du pays se faire par notre contribution tous également, nous tous. Elle ne se fera que si nous sommes tous exigeants avec nous-mêmes avant de l’être avec les autres.

Tribune libre de Mohssen Toumi, Directeur au sein d’un cabinet international de conseil en stratégie.