De la liberté et de la sensibilité PAR Ghilas BENKHEMOU

Redaction

Liberté d’expression, dites-vous ? Oui, c’est en effet ce qui se dit ici et là, au près et au loin, d’un ton péremptoirement légitime et avec comme désinence une inclination motivée et universelle à la notion de paix. Bref, c’est en somme le credo sur lequel « on » est largement d’accord. Le monde moderne est bien entendu pour la liberté d’expression, celle de dire ses idées, de dévoiler son art, de prendre des positions ou, simplement, de donner son neutre avis.

Et maintenant, parlons un peu de sensibilité. La sensibilité du corps humain est la faculté de réagir à des excitations, provenant généralement de l’extérieur. L’acception biologique est en fait la racine du sens que prend aujourd’hui ce vocable au plan affectif, c’est-à-dire que tout sentiment, toute émotion se déclarent en systématique réaction à un ou plusieurs facteurs exogènes qui, à la différence des éléments physiques et psychiques qui agissent sur l’organisme, viennent interpeller l’esprit, notamment sur les sentiers épineux de la morale, des valeurs, de la foi et de la dignité.

Se pose alors la question philosophique et à la fois politique de savoir s’il faut modérer, édulcorer la substance du facteur libertaire, à l’effet de limiter l’impact de l’ « action » et donc de maîtriser, à la sortie, l’intensité de la « réaction », ou, bien au contraire, ériger la liberté d’expression, dans toute sa dimension, au rang de dogme universel et construire, à long terme et par les canaux antidémocratiques de l’hégémonie sous toutes ses formes, un processus d’inhibition progressive des sensibilités collectives, avec comme passage obligé – en guise de cycle transitionnel – des événements affligeants, possiblement dévastateurs et, in fine,  dégradants pour cette notion de progrès humain entraînée de plus en plus dans les méandres du galvaudage.

Il me semble qu’aujourd’hui (ce qui c’est passé ces derniers jours en France s’étant passé), le débat demeure substantiellement placé à distance de toute éventualité de compromis par rapport à ce questionnement dual qui, par défaut d’alternatives effectivement considérées, se retrouve de fait abandonné à la solution radicale – peu ou prou voulue – de la confrontation directe. Et en l’occurrence, le choix occidental de donner prééminence, sur le plan institutionnel, à la sacro-sainte liberté d’expression, au détriment de l’ « intérêt de la conciliation », est de mon point de vue foncièrement pernicieux, à terme, pour le maintien et la promotion d’une certaine harmonie dans le monde, dans le sens où cela favorise assez naturellement les positions conflictuelles, comme nous l’a d’ailleurs montré le terrain tout récemment.

Un rapport de force et une inquiétante propension à la polarisation sont, petit à petit, en train de s’installer, la puissance des média et la prégnance du discours politique d’ « après choc » favorisant grandement la chose en apparentant la situation actuelle à un noeud gordien qu’il faudrait nécessairement trancher pour sortir de l’ornière. La configuration deviendrait alors une opposition pure et dure entre partisans effervescents de la liberté d’expression et reste du monde.

Bientôt le chaos ? Probablement pas, certes, mais peut-être bien aussi, à un certain terme !

Ce qui m’offusque vraiment, c’est le fait qu’en 2015 la notion de liberté d’expression ne soit toujours pas pensée, mais plutôt prise au pied de la lettre, sans que les Etats ne jugent de l’impératif de son uniformisation sémantique et juridique pour un consensus universel et une lecture partagée, car oui, la conceptualisation moderne de la liberté d’expression ne peut plus être réduite à des simplifications tautologiques, dans un espace complexe et évolutif où chaque onde interagit immanquablement avec une autre, où l’action engendre inéluctablement la réaction.

Permettez-moi ainsi de relever que la crise ne réside pas tant dans le phénomène d’iniquité en matière de liberté d’expression (comprendre par là l’existence d’un « deux poids, deux mesures », au demeurant largement dénoncé) ; elle participe plutôt de la définition même – dans un cadre qui fasse suffisamment consensus – de « ce qui est permis » et de « ce qui ne l’est pas », parce que laisser pareillement libre cours à la quenelle polémique de Dieudonné et aux caricatures satiriques de Charlie Hebdo ne changerait finalement pas grand-chose à la donne : tant que les sensibilités seront à un certain degré malmenées, il y aura toujours problème ! Ce n’est donc pas, à mon sens, une question d’ambivalence quant à la notion de liberté d’expression, mais plutôt un quid de la coexistence de deux concepts – traduits sur le terrain – qui deviennent antagonistes à partir d’une certaine limite.

De là, il serait en principe légitime de songer à concilier les libertés et les sensibilités, en essayant, à juste titre, de moraliser, de discipliner, de responsabiliser l’attitude libertaire, tout en investissant de la pédagogie et du dialogue pour modérer la composante affective. En d’autres termes, l’idée sous-jacente serait de travailler de manière soutenue et dans la durée sur les deux segments antinomiques pour obtenir, au final, autant que possible de convergence en matière de vision des choses : travailler sur l’ « ouverture des sensibles », car tout le monde n’est pas forcément pondéré dans la réaction, et travailler sur la « conscientisation des libres », à l’effet d’introduire une dimension responsable dans leur posture. Il faut instaurer un climat de considération et de compréhension mutuelles.

Vous noterez enfin que dans ce cadre, mon propos se rallie plutôt à la position de dire : « Oui pour la liberté d’expression, mais primauté accordée à l’humanité et non à l’individu ». Littéralement, cela veut dire que je suis d’accord pour que l’on s’exprime en toute liberté, mais sans pour autant concourir à hypothéquer les équilibres voulus de paix dans le monde, car ceux-ci passent en premier. C’est, à mon avis, le challenge à relever pour ces prochaines décennies.

J’en appelle donc au recentrage du débat sur le moyen de concilier sensibilités et expression car c’est, d’après mon analyse, la seule voie de salut pour les gens qui veulent sincèrement la paix… Les autres, leur credo c’est le business, ne comptons pas trop sur eux !

Ghilas BENKHEMOU

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