Suite de notre feuilleton de l’été. Journaliste Algéro-Kazakh, Rustem a décidé de partager avec Algérie-Focus ses récits de voyage (fictifs). Alors que des conflits présentés comme des affrontements communautaires secouent l’Algérie, Rustem nous emmène en Syrie, un pays dont il dit avoir tant appris.
Ce n’était pas exactement de l’arabe, et ce n’était pas de l’hébreu non plus, c’était pourtant vraiment similaire. Je suis convaincu qu’elle venait juste de dire « Bonjour ». Puis je vis la petite fille répondre à son amie qui venait d’arriver: « Shlamalakh », pas de doute, c’était de l’araméen ! La langue de Jésus !
J’avais hâte d’entendre cette langue oubliée depuis mon arrivée en Syrie. Ici, nichée dans les remparts des contreforts du Mont Liban, dans un village de quelques trois milles habitants, une langue plurimillénaire, l’une des plus anciennes au monde, a su trouver refuge pour survivre et prospérer. A peine arrivé, j’avais déjà hâte de rencontrer le Père Boulous au monastère de Mar Sarkis. «Bonjour. Rustem, c’est bien ça ?», me demanda-t-il. « Oui, oui, en effet, heureux d’enfin vous rencontrer après avoir tant entendu parler de vous !», lui répondis-je. Après quelques échanges de politesse, l’interview commença. Il me raconta l’histoire de Ma’loula, de la langue araméenne, son évolution et l’influence grandissante que l’arabe avait sur le dialecte de cette ville sanctuaire. Puis vint une question à laquelle il ne s’attendait pas: « Et quelle est votre relation avec le régime actuel?». Il balbutia puis finit par répondre avec une voix un peu éteinte : « Nous sommes heureux des efforts faits par l’Etat pour conserver le patrimoine immatériel de notre pays ». Puis l’interview s’arrêta.
Alors que je rangeais mes affaires et m’apprêtais à sortir, il m’arrêta et me demanda : «Pourquoi m’avez-vous fait ça ? Ne savez-vous pas que l’on reproche aux chrétiens de ce pays d’être déjà trop proches du régime ? Ne savez-vous pas que les jeunes souffrent dans ce pays, qu’ils n’ont pas d’emploi, qu’ils n’ont nulle part où aller ? Chrétiens, musulmans, athées, ils en ont marre». J’avais clairement, dans mon ignorance, fait un faux pas. Puis il continua : «on ne parle pas de politique en Syrie». Cherchant mes mots, je finis par répondre : «Je suis vraiment désolé, je ne voulais pas vous mettre dans une situation compliquée. Je ne savais pas que l’état des lieux était si mauvais. Damas est si belle, en si bon état». Il me regarda avec un sourire, tout d’un coup plus décontracté, et dit: «Il ne faut pas se fier aux apparences. Le présent est si fragile et le futur si incertain». Décontenancé par sa réponse, je lui posais la question suivante : «Avez-vous peur du futur ? De ce qu’il pourrait arriver ?». Sa réponse prémonitoire restera longtemps gravée dans ma mémoire : «Bien sûr, que peut nous offrir le futur à nous Arabes ? Vous avez bien vu ce qu’il s’est passé en Irak ? Quel changement est possible ? Nous sommes toujours contraints de choisir entre la peste et le choléra ? Parfois, survivre est une victoire en soi.»
Difficile de ne pas être d’accord avec le Père Boulous : pris entre Charybde et Scylla, la survie de la Syrie est un trésor précieux à sauvegarder. J’espère que les Syriens trouveront un chemin, un sanctuaire, une tanière ou comme des lions ils pourront se réfugier, renaître, prospérer et enfin rugir à nouveau. Hélas, Père Boulous lui n’a pas eu cette chance. Les derniers rapports que j’ai reçus font état de son exécution par les extrémistes en mai 2014. A un an presque jour pour jour après le début de la bataille de Ma’loula, qui sait ce qu’il reste de ce sanctuaire ? Y parle-t-on encore l’araméen ou cette langue a-t-elle aussi été assassinée ? Oui, il faut rendre hommage à la Syrie, au Père Boulous, à Ma’loula. Nous avons tant à apprendre en Algérie des mots du père Boulous. J’espère au moins qu’il a retrouvé Monseigneur Mohammed Ben Duval au paradis. Léon-Étienne Duval, cet Algérien qui, comme d’autres à cette époque, a tant fait pour l’Indépendance de notre pays alors que le colonialisme faisait tout pour diviser les habitants de notre terre partagée. J’espère que nous aussi en Algérie nous finirons par nous accepter avec nos différences : chrétiens, juifs, musulmans, Arabes, Amazighs, Kabyles, Mozabites, Chaouis et autres. Nous sommes un seul peuple, uni par sa diversité. Peu importe la langue que nous parlons, la religion que nous suivons, ou l’endroit d’où nous venons, nous serons tous, toujours et avant tout, humains. Et si vraiment il nous faut une nation, c’est bien celle appelée «humanité» qu’il nous faudrait choisir.
Rustem El-Battouti
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