Louisa Hanoune et le gaz de schiste en Algérie: entre soutien et désinformation

Redaction

Par Sofiane Baba[i]

« Comment ça se fait que nos docteurs, nos professionnels de la santé disent qu’il faut un moratoire [sur le gaz de schiste] et que le politicien Claude Williams [nous dise] : il n’y a pas de problème, faites-nous confiance. Moi, quand j’ai un problème de santé, je vais voir un professionnel de la santé, pas un politicien. » Nicole Richard, porte-parole du comité Notre environnement, notre choix, Canada.[ii]

El Watan a récemment publié un article qui expose le soutien de Louisa Hanoune à l’exploitation du gaz de schiste en Algérie[iii]. En affirmant résolument que les inquiétudes des Algériens à ce sujet sont « légitimes mais infondées », elle appelle la population à ne pas s’inquiéter car l’Algérie « dispose d’une loi sur les hydrocarbures à la hauteur ». Je pense au contraire qu’il est légitime de s’inquiéter… non seulement à l’égard de l’exploitation du gaz de schiste en Algérie, mais également à la désinformation et aux contrevérités avancées par Mme Hanoune pour légitimer cette pratique en Algérie.

La secrétaire générale du Parti des travailleurs avance que « le gaz de schiste est déjà exploité dans d’autres pays à l’image des Etats Unis et du Canada ». Rien que cette première citation mérite d’être décortiquée. De prime abord, Louisa Hanoune souhaite légitimer l’exploitation du gaz de schiste en Algérie parce que de grandes puissances (ex. États-Unis et Canada) l’ont fait. Consciemment ou inconsciemment, elle omet de dire que la France[iv], le Québec, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie ont imposé un moratoire sur l’exploitation du gaz de schiste en raison des risques écologiques de la fracturation hydraulique. Par la même occasion, elle omet de mentionner que l’exploitation du gaz de schiste a été suspendue en Angleterre en 2012 dans l’attente d’études environnementales approfondies, ou encore que l’Allemagne a reporté sine die tous les projets d’exploration dans l’attente de conclusions des recherches d’un grand groupe de travail où universitaires, industriels et politiques ont été réunis.

Par ailleurs, Mme Hanoune explique que « jamais un tel débat sur ses dangers n’a été suscité [aux États-Unis et au Canada] ». Quiconque a suivi ne serait-ce que minimalement l’actualité nord-américaine depuis 2008-2009 comprendra que cette affirmation est simplement fausse. Dès la confirmation de la présence de ressources de gaz non conventionnel au Québec en 2008, son exploration et exploitation ont fait l’objet de nombreuses controverses. Une mobilisation citoyenne sans précédent a vu le jour, soutenu par des groupes écologiques, des experts, des universitaires, des professionnels et des partis politiques, résultant en une pétition soumise à l’Assemblée Nationale le 8 février 2011 avec 128 000 signatures. Le rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) au sujet de la fracturation hydraulique et de l’exploitation du gaz de schiste au Québec confirme que la province ne tirerait pas de profit de cette activité en termes d’évaluation holistique aux plans économique, sociale et environnementale[v]. Le BAPE stipule même que l’industrie ne pourra être rentable au cours des deux premières décennies d’exploitation en raison des coûts importants qu’elle nécessite, en plus des risques environnementaux potentiellement engendrés par la fracturation hydraulique. Toujours au Canada, dans la province du Nouveau-Brunswick, l’exploitation du gaz de schiste a été et demeure au cœur de nombreuses polémiques depuis quelques mois. À l’automne 2014, le gaz de schiste était d’ailleurs l’un des principaux enjeux de la campagne électorale de cette province; tant les partis politiques que la population étaient divisés sur la question. Aux États-Unis, premier producteur mondial de gaz de schiste, plusieurs rapports et études s’intéressant à l’exploitation en Pennsylvanie et au Texas démontrent l’impact très nocif des forages sur l’air et l’eau[vi]. Bref, la liste des débats et controverses est longue (Pologne, Bulgarie, France, Allemagne) contrairement à ce que certains aimeraient nous faire croire.

Louisa Hanoune poursuit, « il ne s’agit que de trois puits expérimentaux qui seront exploités jusqu’au mois de mai pour ensuite faire l’évaluation ». Cela paraît si simple pour elle, et pourtant… aucun citoyen algérien n’a eu droit à ces informations. Les populations du Sud, qui subiraient directement les nuisances environnementales de ces activités, n’ont même pas été consultées ni avisées. Cela n’aurait pourtant rien coûté, ni au Ministère des Mines, ni à celui de l’Environnement, ni même à la Sonatrach. Et elle semble s’indigner que ces citoyens, avisés et soucieux de la protection de notre écosystème, manifestent leur mécontentement. Pour elle, ses peurs « se sont dissipées parce que la loi sur les hydrocarbures est à la hauteur de cet enjeu et contient les normes et les assurances en ce qui concerne les procédés ». Encore une fois, on demande à la population de ne pas se préoccuper par ce qui les entoure parce que des « experts » ont supposément formulé un document « technico-légal » qui contient toutes les « normes et les assurances ». D’une part, que cette loi et ces normes soient vulgarisées, rendues publiques au citoyen lambda, et débattues par des experts. D’autre part, j’aimerais bien savoir comment – alors que les travaux d’exploration et d’études environnementales – n’ont même pas été complétées, un document technico-légal pourrait-il contenir toutes les normes et les assurance sur les procédés? Des régions comme le Québec ou encore l’Allemagne ont passé plusieurs années à s’intéresser aux impacts économiques, sociaux et écologiques du gaz de schiste en impliquant des centaines d’universitaires et d’experts. Je me demande comment nos autorités ont pu élaborer cette loi exceptionnelle. Il est tout de même sidérant de demander à la population de faire confiance en se cachant derrière des paravents. Pour le moins que nous puissions avancer, ce sont loin d’être des conditions gagnantes pour l’acceptabilité sociale et la confiance.

En définitive, pour répondre à l’affirmation dogmatique de Mme Hanoune  qui stipule que « les inquiétudes sont infondées », je crois que les clarifications apportées ici montrent bien que l’opposition au gaz de schiste, dans le cadre actuel d’opacité et de mauvaise gestion en termes de transparence, de concertation et d’inclusion des parties prenantes, est tant légitime que fondée.  Je tiens d’ailleurs à féliciter et remercier chaleureusement notre population du Sud qui a su faire preuve de courage et d’intelligence citoyenne incroyable pour faire valoir leur avis. Quoi qu’il arrive avec le dossier du gaz de schiste, j’espère qu’il se fera dans un cadre institutionnel défini et démocratique. Nous pouvons tous, tant individuellement que collectivement, apprendre de cette controverse nationale en matière de gestion des parties prenantes et de processus d’acceptabilité sociale.



[i] Sofiane Baba est doctorant en administration (Stratégie) à HEC Montréal. Ses recherches portent sur la responsabilité sociale des entreprises et l’acceptabilité sociale des projets majeurs de développement.

[ii] http://ici.radio-canada.ca/regions/atlantique/2014/09/15/013-elections-gaz-de-schiste.shtml

[iii] http://www.elwatan.com/une/exploitation-du-gaz-de-schiste-le-soutien-de-louiza-hanoune-20-01-2015-285511_108.php

[iv] Le 30 juin 2011, la France a interdit la seule technique maitrisée aujourd’hui pour extraire le gaz de schiste – la fracturation hydraulique.

[v] www.bape.gouv.qc.ca/sections/rapports/publications/bape307.pdf

[vi] Voir entre autres les articles et études suivantes:

http://www.20minutes.fr/planete/1443605-20140915-gaz-schiste-mauvaise-etancheite-puits-cause-contamination-eau

http://www.agoravox.fr/actualites/environnement/article/gaz-de-schiste-aux-usa-une-157827

http://www.bape.gouv.qc.ca/sections/mandats/gaz_de_schiste-enjeux/documents/PR3.7.27.pdf

http://www.bape.gouv.qc.ca/sections/mandats/gaz_de_schiste-enjeux/documents/PR3.7.23.pdf