Nous sommes tous des hommes providentiels

Redaction

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Les problèmes de l’Algérie et les solutions à apporter sont connus et sur la table. Ils sont par exemple analysés dans le récent « Rapport du Cinquantenaire de l’indépendance : enseignements et vision pour l’Algérie de 2020 » de l’initiative citoyenne Nabni. Ce rapport propose une vision ambitieuse et crédible du pays à horizon 2020 et un ensemble cohérent et interdépendant de réformes permettant de la concrétiser.

Mais le facteur premier de réussite de ces réformes – et Nabni insiste aussi là-dessus – se joue d’abord dans nos têtes, dans notre rapport à nous-mêmes, aux autres et à l’avenir.

La mère des batailles

Le principal obstacle au changement, c’est en effet d’abord notre état d’esprit. Notre fatalisme tragique qui nourrit le sentiment d’impuissance et éteint le feu de l’audace. Notre obsession nostalgique du passé et notre difficulté à nous projeter dans un futur qui nous effraie. Notre tendance à considérer que l’intérêt général est toujours l’affaire des pouvoirs publics, jamais celle des citoyens. Notre orgueil excessif qui justifie trop souvent l’injustifiable par le caractère « exceptionnel » de l’Algérie. Notre défiance chronique vis-à-vis de l’autre Algérien…

Avec au final, l’idée que si ça va mal, si ça ne change pas, ce n’est jamais de notre faute mais toujours celle des Autres (le voisin, la « main de l’étranger », les « décideurs »…). Responsabilité individuelle et capacité individuelle à contribuer au changement restent trop souvent des angles morts de la mentalité algérienne.

La mère des batailles se joue donc dans nos têtes… C’est au fond une bonne nouvelle car dans beaucoup de pays, le changement dépend davantage de l’extérieur. En Europe du Sud par exemple (Grèce, Portugal, Espagne, France…), l’avenir est en partie conditionné par les marchés financiers, l’Union européenne, l’Allemagne, etc. L’Algérie a elle toutes les cartes en main pour devenir un grand pays émergent… Cela ne tient qu’à nous !

1+1+1…

Alors que faire pour changer les mentalités ? Il est toujours difficile de les faire évoluer. Cela prendra du temps. Cela se joue à l’école, dans la famille, dans l’éducation. Et cela commence surtout au niveau individuel. Chaque Algérien doit au fond se poser une question simple : par quoi puis-je commencer ? Par quel geste positif de changement, aussi modeste soit-il, puis-je enclencher la dynamique ?

« Il vaut mieux allumer une bougie que maudire l’obscurité » (proverbe chinois) : quelle est la première bougie, que moi, je peux allumer ? Sourire à mon voisin, prendre soin du carré de plantes en bas de mon immeuble, ramasser les déchets qui jonchent la route de l’école, donner quelques heures à l’association de quartier, marcher pour défendre mes droits, reprendre tout simplement espoir dans l’avenir du pays ? Les possibilités sont infinies. Et la multiplication de ces petites flammes produira progressivement une lumière puissante qu’aucune obscurité ne pourra couvrir, qu’aucun « système » ne pourra éteindre…

D’aucuns diront que tout cela est naïf ou utopiste. Et que « cela ne sert à rien de se bouger individuellement tant qu’on n’a pas d’abord changé le « système » global ».

Et si c’était le contraire ? Et si c’était la dynamisation de la société civile algérienne qui entraînait la démocratisation irréversible du régime politique, plutôt que l’inverse ?

Génie algérien

De fait, plus il y aura d’entrepreneurs actifs, de syndicalistes autonomes, de journalistes indépendants, d’artistes innovants, de responsables associatifs engagés – bref, de citoyens désireux de faire vivre coûte que coûte leur « rêve algérien » – plus la pression démocratique augmentera. Et à un moment, dans quelques mois, dans un an ou dans dix, cèdera forcément la digue des inerties et des conservatismes.

Ils sont déjà des dizaines de milliers d’Algériens à agir au quotidien, malgré tous les obstacles, pour faire avancer le pays dans le bon sens, dans tous les domaines : économie, santé, éducation, social, agriculture, environnement, culture, recherche, etc. Ces héros anonymes du génie algérien œuvrent d’ailleurs dans une relative indifférence : nous préférons parler des voleurs et des lâches plutôt que des personnes de valeur et de courage ! Leur exemplarité devrait pourtant nous inspirer : si eux le font, pourquoi pas nous ?

Alors, si on se remettait en mouvement ? Personne ne nous empêche vraiment, à part nous-mêmes. En cette année préparatoire de l’élection présidentielle, au lieu de prendre encore une fois la posture de l’innocente victime, et d’attendre fébrilement l’arrivée d’un nouvel Homme Providentiel, d’un nouveau Zaïm qui nous sauvera, que chaque Algérien prenne en main sa part de changement, même modeste, même restreinte à sa vie quotidienne.

Car, en réalité, nous sommes tous des hommes providentiels… Chaque Algérien porte en lui une part de la réponse aux problèmes du pays et peut apporter sa pierre à l’édifice. Plus que jamais, le changement doit être l’affaire de tous.

Tarik Ghezali est l’auteur d’Un rêve algérien, Chronique d’un changement attendu, éditions de l’Aube (2012).

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