Pas de printemps pour les Arabes !

Redaction

Contribution de Naoufel Brahimi El Mili, Docteur en sciences politiques, professeur à Sciences-Po Paris, spécialiste du Maghreb.

Il n’existe qu’une saison pour le monde arabe, selon de nombreux experts: le printemps. Les événements qui ont secoué cette partie du monde sont présentés par ces mêmes virtuoses en sciences politiques comme une expérience qui a déjà réussi. Les Arabes votent enfin librement pour désigner leurs dirigeants, sauf les sujets des nombreuses majestés et émirs.*

Officiellement, tout a commencé par l’immolation d’un jeune tunisien, Mohamed Bouazizi souffrant de la mal-vie qui caractérise la Tunisie profonde, ignorée des touristes et des cartes postales. En réalité, c’est la fetwa prononcée par Cheikh Al-Qaradawi, téléprédicateur de la chaine qatarie Al-Jazeera, la CNN arabe, qui était la véritable étincelle. Président de l’Union internationale des savants musulmans, Al-Qaradawi dispose d’une grande autorité morale qui fait de lui le Dalaï-lama de l’islam. Il n’a pas hésité à élever ce jeune Bouazizi au rang de martyr alors que le suicide est clairement interdit par l’islam. Un imam adulé, une chaine d’information regardée par plus de cinquante millions d’Arabes et l’argent qatari, voilà la « dream team » qui va accompagner et catalyser le printemps arabe. Bien sûr que du Maghreb au Mashrek, la tyrannie doublée par la corruption ont fait de la grande majorité de la population arabe des citoyens de seconde zone, privés de toute forme de liberté. Cela ne pouvait durer. La rue arabe explose, elle s’exprime finalement, elle chasse derechef les dictateurs quand elle ne les lynche pas. L’avenir radieux ne peut donc qu’être au rendez vous. Du moins telle est la lecture romantique de ce printemps arabe.

Cependant, dans les coulisses d’Al-Jazeera, commencent la fabrication d’une icône : Mohamed Bouazizi, et la création d’un mythe labélisé « printemps arabe ». L’Occident relaye cette dynamique printanière : en 2011, le quotidien britannique Times sacre comme homme de l’année, Mohamed Bouazizi. Ce nom est même suggéré comme un potentiel récipiendaire du prix Nobel de la paix. Pas moins ! Le strory telling qatari fonctionne. Est diffusé à partir de Doha, en continue, le soap-opera, « plus belle, la révolution ». A titre d’exemple, les héroïques insurgés libyens sont filmés en continu sans préciser toutefois qu’ils sont protégés par la puissance de feu de l’OTAN. Le registre émotionnel – la colère, l’indignation et la révolte – remplace tout contenu informatif. Il était une fois la télé-révolution. Al-Jazeera est l’instrument de tricotage d’une histoire sur mesure, d’où sont expurgées toute ingérence étrangère et toute visée économique. Le paradoxe, le voici : dépourvu d’institutions démocratiques, le Qatar va être le bras armé de la formidable remise en cause de l’ordre ancien. Disposant d’énormes fonds, ce petit État entretient des relais au sein des mouvances islamistes modernistes supposées « modérées ». L’homo-islamicus doit entrer immédiatement (même en force) dans la démocratie. Du moins telle est l’illusion que le Qatar se doit d’entretenir. Alors que le processus de démocratisation est une évolution de type darwinien et non une manipulation de type transgénique.

Il est nécessaire pour les « spin doctors » qataris de faire croire aux masses arabes que le régime Ben Ali s’est effondré sous la pression des protestations populaires. L’intervention de militaires tunisiens, avalisée par les Américains, ne doit à aucun prix être évoquée. Al-Jazeera prend un malin plaisir à pointer du doigt le soutien complice des Saoudiens qui accueillent chez eux le président tunisien déchu. L’occasion est trop belle pour Doha de ramener son voisin wahhabite au même plan que Kadhafi, grand supporter jusqu’au bout de Ben Ali. Une certitude, le divorce entre le commandement militaire tunisien et le Palais de Carthage a joué un rôle clé dans l’effondrement du régime.

Le Qatar ne peut rester le seul acteur de la scène arabe. Forte de ses richesses pétrolières et de la protection des deux lieux les plus saints de l’islam, la Mecque et Médine, l’Arabie Saoudite est en effet l’allié traditionnel et fidèle des Américains dans cette région depuis la dernière guerre mondiale. De plus, ce régime conservateur aura été le soutien constant des dictateurs arabes, qu’il s’agisse de l’Égypte ou de la Tunisie. Autant dire que les prétentions de l’Émir du Qatar sont mal vues à Ryad. Face au soutien des Qataris en faveur des Frères Musulmans, le concurrent saoudien choisit de soutenir la tendance plus radicale de l’islam politique, le salafisme matrice des djihadistes. La lutte entre les frères ennemis du Golfe est une des clés du fameux printemps arabe et des manipulations dont il va faire l’objet.

Toutefois, Ryad et Doha, avec un léger décalage à l’allumage, forment une sainte alliance contre le régime syrien. De nouveau Al-Qaradawi donne le ton : il appelle au djihad contre le pouvoir alaouite de Damas au moment même où l’Occident parle d’une nécessaire intervention humanitaire. Le paradoxe est passé sous silence. Tout comme les négociations secrètes entre le régime de Hosni Moubarak et les Frères musulmans. Ces derniers proposent au Rais en difficulté de faire échouer les manifestations de la place Al-Tahrir contre la libération de leurs militants détenus dans les prisons égyptiennes. Mais l’armée passe à l’action et réalise un coup d’Etat silencieux contre Moubarak, par foule interposée. Seulement, soutenus tant par les Qataris que par les Etats-Unis, les Frères musulmans ramassent la mise « démocratiquement ».

Doit cesser cette lecture béate voire germanopratine de ces révoltes arabes. Pour preuve, l’appel au djihad, lancé par l’imam Al-Qaradawi sur les ondes d’Al-Jazeera, contre le clan Al-Assad est entendu même dans certaines banlieues de l’Hexagone. Des Français rentrent les armes à la main en Syrie, loin de ces banlieues où un fond qatari envisage d’investir. En ce mois d’octobre 2012, le nom d’Al-Jazeera figure parmi les pressentis au prix Nobel de la paix (finalement attribué à l’Union Européenne, ndlr), alors qu’à peine dix ans plus tôt, elle était surnommée par certains médias occidentaux : « télé-Ben Laden ». Encore un miracle dû à l’épaisseur du chéquier de l’émir du Qatar. En attendant, les droits de l’homme (surtout de la femme) et la démocratie, vont-ils prévaloir dans ce monde arabe? Inchallah !

Cette article a été initialement publié sur The Huffington Post