Le père de Mohamed Merah se confie à Paris Match : « Je vais écrire à Bouteflika pour qu’il m’aide à récupérer la dépouille de mon fils »*

Redaction

Vous avez cru jusqu’à la dernière minute qu’Alger accepterait le transfert de la dépouille de votre fils. Comment avez-vous reçu cette nouvelle ?

J’ai eu du mal à y croire. Car tout était prêt. Son corps avait été lavé selon le rite musulman. Les pompes funèbres m’avaient assuré qu’elles faisaient l’impossible pour obtenir au plus tôt une réponse du consulat d’Algérie. J’étais en contact avec le maire de Souagui, la commune où se trouve le cimetière de la famille, et avec le consulat. Finalement, on m’a appelé pour me dire qu’à la télévision, il était annoncé qu’Alger refusait le transfert. Ce fut un choc car je m’étais même préparé à l’enterrer samedi, dans le pire des cas. Je voulais vraiment l’enterrer avec ses ancêtres. Et de nombreux membres de la famille s’étaient déplacés jusqu’à Souagui. Aujourd’hui, je me sens complètement perdu. Je vais écrire une lettre au président Bouteflika pour qu’il m’aide à récupérer sa dépouille et je vais peut-être même repartir en France.

A quand remonte la dernière fois que vous l’avez vu ?

C’était en 2011, à Toulouse. Après une formation de carrossier, il travaillait dans un garage. Il avait un travail honnête. Il ne volait pas, ne buvait pas, ne fumait pas. Les médias ont prétendu que c’était un voleur de voiture. C’est faux. Il avait juste proposé à son patron de récupérer les voitures accidentées ou saisies pour les réparer à son compte et les revendre. Je lui avais proposé de venir s’installer à Frenda (à 250 km à l’ouest d’Alger, là où vit Mohamed Benalel Merah) pour ouvrir un garage. Je lui avais promis de l’aider. Il m’a répondu qu’il devait réfléchir. Je lui ai dit : “Ne lâche jamais ton boulot.”

Quand est-ce que vous vous êtes installé en France ?
Je suis parti la première fois en 1966, avec la “carte d’identité”. Je travaillais près de Bourges, dans une fonderie où étaient fabriquées des pièces détachées agricoles. Je suis rentré en Algérie en 1967 puis reparti en France en 1971 avec le bureau de main d’œuvre. J’avais une carte de séjour et retournais souvent en Algérie, pendant les vacances. C’était le bon temps. Il y avait du travail. A l’époque, on cherchait les Arabes partout pour travailler. En 1983, je me suis installé à Toulouse avec ma famille. Et en 2004, pour la retraite, je suis revenu en Algérie.

Vous avez aussi passé quelques années en prison pour trafic de drogue…

Oui mais je n’ai rien à voir avec cette affaire. Les avocats ont tout fait pour m’innocenter, j’ai été accusé à tort.

Votre fils n’a jamais voulu déménager en Algérie ?

Si, en 2010, lorsqu’il est venu me voir, à Tiaret et à Mouzaïa [dans la région de Médéa, où Mohamed Benalel Merah possède une autre maison]. Il voulait travailler pour gagner simplement sa vie et se marier. Il m’avait même demandé de lui trouver une femme. J’avais pensé à la nièce de mon épouse. Finalement, il n’a pas voulu abandonner sa famille à Toulouse, là où il a construit sa vie.

Quels souvenirs gardez-vous de Mohamed, enfant ?
C’était un enfant nerveux, impatient. Quand il voyait un vêtement ou un jouet, il fallait tout de suite que je le lui achète ! Mais il savait aussi être très poli. Par exemple, quand il voulait prendre quelque chose dans le frigidaire ou sur la table, il demandait toujours la permission. Il collectionnait les posters de footballeurs français qu’il placardait sur les murs de sa chambre. Il aimait aussi faire des photos. Je me souviens de promenades en montagne, dans les gorges de la Chiffa. Il prenait les singes magot en photo. Il était tout le temps propre, bien habillé. Quand il venait à Médéa, tous les enfants du quartier le surnommaient “l’immigré” et voulaient qu’ils lui parlent en français. Il ne comprenait pas ! Il me disait : “Mais papa, pourquoi veulent-ils que je leur parle en français alors qu’ils ne comprennent rien ?” Et puis il a grandi…

Quand a-t-il commencé à montrer un réel intérêt pour la religion ?

A 4 ans, il venait déjà avec moi à la mosquée. Une fois adulte, il me posait souvent des questions sur l’islam, sur les rituels. Cela me faisait plaisir. Il me disait : “Je reviens à la religion de mes ancêtres, parce que mes racines sont arabes et musulmanes.” Quand il venait me voir à Médéa, il n’avait pas d’autre occupation que son ordinateur et la récitation du Coran. Il allait toujours à la mosquée pour prier. Même quand même il faisait nuit et qu’il ne connaissait pas encore le chemin.

Vous avez toujours incité vos enfants à prier ?
Oui. Quand ils étaient petits, je leur donnais 300 francs par mois pour qu’ils fassent leurs prières. J’y voyais le moyen de les protéger de la mauvaise vie que menaient les Français et certains Algériens installés en France. Je ne voulais pas qu’ils fréquentent les boîtes de nuit, qu’ils boivent de l’alcool.

Comment avez-vous réagi en apprenant que votre fils était encerclé par la police pour avoir commis sept meurtres ?

Je n’avais pas de parabole, j’en ai installé une tout de suite. Et je suis resté devant la télévision jusqu’à ce qu’ils le tuent. C’est quelque chose d’inimaginable. Je regardais cet appartement, que je connais bien, sans croire ce que je voyais. Ni même ce que j’entendais. Pour moi, mon fils n’est jamais parti, ni en Afghanistan, ni au Pakistan, encore moins en Israël. Son passeport français n’était plus valide, il n’aurait jamais pu y aller avec son passeport algérien. Si les Américains l’avaient vraiment repéré, il n’aurait jamais réapparu. La dernière image que je garde de mon fils est celle qui passe à la télévision.

Aujourd’hui, vous avez mandaté une avocate pour poursuivre le Raid devant la justice française. Pourquoi ?
Parce que je ne comprends pas pourquoi la police ne l’a pas attrapé vivant. Elle avait les moyens de le faire. Mon fils était-il aussi fort que ça ? Un simple gaz lacrymogène aurait suffit à le neutraliser. Une armée a été mobilisée autour d’une mouche ! S’il a vraiment tué ces innocents enfants juifs et ces militaires, alors il fallait le juger, enquêter pour savoir s’il n’y a pas quelqu’un d’autre qui l’aurait manipulé. Les médias ont rapporté que le tueur des militaires était robuste, tatoué, grand et de race blanche. Mon fils est maigre comme un stylo, il n’a pas la taille d’un homme mûr. Je persiste à croire qu’on cache quelque chose. Il a fallu que des enfants juifs meurent pour que toute cette affaire éclate. On n’a pas dit grand-chose sur les militaires assassinés. Parce qu’ils étaient arabes et musulmans… Je ne cherche pas d’argent ou d’indemnité. Je veux juste savoir où est parti le sang de mon fils…

Votre avocate dit avoir en sa possession deux vidéos prouvant “la liquidation” de votre fils. Les avez-vous déjà visionnées ?

Non, je ne sais pas non plus qui les lui a données. Il paraît que sur l’une d’entre elles, on voit mon fils répéter aux policiers qui l’encerclent : Pourquoi vous me tuez ? Je suis innocent».”

Source : parismatch.com

(*) Le titre est de la rédaction