C’est une sortie médiatique qui restera dans les annales de l’histoire politique de l’Algérie contemporaine. Pour la première fois, un Président de la République profite de la visite d’un diplomate étranger pour tirer à boulets rouges sur son principal adversaire dans une élection présidentielle. Et quelle attaque ! Bouteflika est allé jusqu’à accuser son adversaire, et sans le nommer directement, de pratiquer du « terrorisme à la télévision« .
Etonnant, incroyable, bizarre, les adjectifs et les qualificatifs les plus significatifs n’ont pas manqué ce dimanche matin sur les lèvres des Algériens qui débattaient dans les trains, rues, cafétérias ou espaces publics sur les propos tenus par leur Président sortant et candidat à sa propre réélection. Benflis est-il vraiment un terroriste ? Est-ce sensé d’attaquer de la sorte une personnalité politique nationale devant un ministre des Affaires Etrangères espagnol ? Et si c’était Benflis qui est parti trop loin dans ses menaces contre la fraude ? Toutes ces questions et beaucoup d’autres reviennent telle une lancinante rengaine ces dernières heures dans les esprits des Algériens qui ne s’attendaient guère à une telle tempête dans ce scrutin présidentiel qu’ils croyaient joué d’avance.
En s’en prenant violemment à Benflis, Bouteflika déjoue quand même les pronostics et démontre que cette élection n’est pas une promenade de santé pour lui. S’il était réellement assuré de se faire réélire sans aucun souci, pourquoi irait-il jusqu’à parler de « terrorisme » face à un visiteur européen de haut rang ? Non, la sérénité n’est plus au rendez-vous dans le camp du Président Bouteflika dont les représentants officiels dans cette campagne électorale ont été chassés de plusieurs wilayas à travers le pays lors de leurs déplacements. Les récents événements de Béjaïa prouvent ce constat. Mais Bouteflika a-t-il pour autant raison de paniquer ? Pas si sûr. En roublard qu’il est, ces accusations peuvent s’avérer une arme politique redoutable.
Le « terrorisme » est un mot lourd de sens en Algérie. Il rappelle de mauvais souvenirs et des traumatismes. Une telle accusation devant, de surcroît, des partenaires européens pris comme témoins, provoque facilement une diabolisation systématique de son adversaire Ali Benflis parmi l’opinion publique algérienne. D’autant plus qu’un véritable arsenal médiatique a été déployé juste après l’intervention de Bouteflika au JT du 20 H de l’ENTV pour enfoncer encore davantage le sieur Ali Benflis. Effectivement, Ennahar TV, la première chaîne privée d’information du pays dont la position éditoriale indique clairement qu’elle plaide pour la cause du 4e mandat, a diffusé une série de reportages accusant Benflis de tous les maux : anarchie, violences, risques d’instabilité, etc.
Pis encore, Benflis a été comparé au parti islamiste dissout, le FIS de 1991, dont les agissements politiques contre l’arrêt du processus électoral ont mené l’Algérie vers une sanglante guerre civile. La sortie de Bouteflika n’est donc guère uniquement un signe de panique. Elle est aussi une volonté d’en découdre avec cet adversaire qui rassemble de plus en plus d’Algériens dans ses meetings à travers le pays. Quoi qu’il en soit, Bouteflika a compris qu’il n’est nullement avantagé par ses 3 mandats successifs dont le bilan est plus que contestable. Aujourd’hui, il sait dorénavant que ses 7 représentants dans cette campagne électorale sont loin de lui garantir toutes les voix des électeurs. Il sort enfin de sa léthargie et dessine une stratégie. Sera-t-elle payante ? Le 17 avril prochain nous le dira…