Ammar Kessab, docteur en sciences de gestion, expert international en politique et management culturel, est l’un des initiateurs du Groupe de travail sur la politique culturelle en Algérie (GTPCA). Il révèle,ici, les dessous de la politique culturelle en Algérie. Il analyse les dysfonctionnements qui empêchent notre pays de jouir d’un véritable rayonnement culturel et fait des propositions concrètes pour améliorer la gestion du secteur de la culture. Entretien.
Algérie Focus: Qu’est-ce que le GTPCA ? Quels sont ses objectifs et ses missions sur le terrain ? Avez-vous réussi à influer la décision dans le secteur culturel ?
Ammar Kessab: Le GTPCA est un collectif d’une trentaine de jeunes issus des différentes régions du pays. Nous œuvrons depuis 2011 à créer une dynamique culturelle indépendante en Algérie. A l’origine, le groupe a été créé pour doter l’Algérie d’un projet de politique culturelle, chose désormais faite depuis 2013. Nous concentrons désormais nos efforts sur la mise en œuvre des principes de cette politique culturelle, notamment dans son volet relatif au renforcement des capacités des jeunes entrepreneurs. Nous avons organisé quatre ateliers en management culturel, à Oran, à Alger, à Constantine et dernièrement, à Tamanrasset. Une centaine de jeunes ont bénéficié de ces formations dispensées par des experts Maghrébins de haut niveau. Nous sommes par ailleurs en train de finaliser une cartographie du secteur culturel en Algérie, accessible en ligne. Pour ce qui est d’influer ou pas sur les «décideurs», ça ne fait pas partie de nos objectifs. Eu égard à la médiocrité ambiante parmi ces «décideurs», nous pensons que toute interaction avec eux risque de nous tirer vers le bas.
Plusieurs hauts responsables affirment que la culture a bénéficié ces dernières années d’un important soutien financier. Est-ce vrai ?
Entre 2006 et 2016, le budget accumulé consacré à la culture en Algérie a atteint 3,2 milliards de dollars. C’est une somme faramineuse, mais elle n’a pas été utilisée pour mettre en œuvre une stratégie ou un plan d’actions. Entre incompétence, corruption et clientélisme, aucun impact économique ou social n’a été enregistré après l’injection de cette somme dans le secteur culturel. Au contraire, cet argent a servi à restreindre la liberté d’expression artistique et la liberté d’action culturelle des citoyens.
Comment peut-on qualifier le budget consacré à la culture en Algérie par rapport aux pays voisins ou africains ou mêmes d’autres pays émergents ?
En 2015, le budget de la culture a atteint le niveau historique de 437 millions de dollars, soit trois fois le budget de la culture de l’Egypte, quatre fois celui de la Tunisie, ou encore six fois celui du Maroc. A titre de comparaison, ce budget représente l’équivalent des budgets de la culture de la Grèce et du Portugal réunis. Les trois milliards d’euros accumulés ces dix dernières années, représentent deux fois le budget de l’Etat d’un pays comme le Bénin. Il s’agit, bien sûr, du budget le plus important consacré à la culture en Afrique et dans la région Arabe.
Le ministère de la Culture a annoncé récemment une réduction drastique du nombre de festivals dans notre pays. Cette mesure est-elle la conséquence de la crise financière ?
Suite à l’effondrement du prix du baril, le budget de la culture a chuté de 62% en 2016 par rapport à 2015. C’est ce qui explique, en effet, la suppression de 120 festivals parmi les 200 créés ces dix dernières années. Ce qu’il faut signaler ici, c’est que le ministère de la Culture est devenu une machine lourde, rongée par des coûts fixes exorbitants relatifs aux salaires et à l’entretien des structures culturelles. Il faut s’attendre donc à des licenciements et à des fermetures de structures culturelles dans les années à venir.
Pour revenir aux festivals, il faut comprendre qu’ils étaient organisés non pas pour mettre en œuvre une stratégie donnée, mais pour dépenser, dans des délais très courts, les budgets faramineux placés dans les caisses du ministère de la Culture, car il n’y a pas plus budgétivore qu’un festival.
Comment se porte selon vous le cinéma algérien ? Pourquoi, d’après vous, dans nos salles, on peut voir des films produits par Hollywood alors que les films algériens, soutenus financièrement par des organismes publics, sont totalement méconnus du public ?
Pour comprendre la crise multidimensionnelle qui empêche l’essor du cinéma algérien, il faut faire une analyse rétrospective de la façon dont ce secteur stratégique a été géré ces quinze dernières années. Il a été victime d’une gestion archaïque et centralisée, inspirée du modèle soviétique : le cinéma est «administré» et son contenu instrumentalisé par l’Etat. Or, le cinéma est un secteur par essence commercial, c’est-à-dire un secteur qui ne supporte pas la bureaucratie et la régulation à outrance. La loi n°11-03 de février 2011, relative à la cinématographie, et son lot de mesures liberticides, a été le coup de grâce porté à un secteur déjà agonisant. Mme Khalida Toumi et Mme Zehira Yahi, initiatrices de cette loi, et respectivement ex-ministre de la Culture entre 2002 et 2014, et sa chef de cabinet, portent l’entière responsabilité de la situation catastrophique du secteur cinématographique. L’histoire a déjà retenu leurs noms.
Nous avons l’impression que le théâtre algérien se porte mieux que les autres secteurs culturels. Est-ce le cas ?
Je ne partage pas votre impression. Toutes les disciplines artistiques sont en souffrance en Algérie, y compris le théâtre qui ne produit que rarement des pièces de qualité. Par ailleurs, les troupes de théâtres se sont habitués à jouer devant des sièges vides. Les responsables ne prennent même plus la peine d’annuler les représentations dans ces conditions. Il faut dépenser le budget, ai-je dit. Le théâtre est en rupture avec le public en Algérie. Il est entre les mains de l’Etat qui le manipule et qui empêche son essor.
Qu’en est-il du secteur du livre ? Pourquoi notre pays manque toujours de librairies, notamment à l’intérieur du pays ? Les Algériens sont-ils « allergiques » à la lecture ?
Le secteur du livre a été artificiellement maintenu en vie pendant une dizaine d’année grâce aux subventions du ministère de la Culture. Aujourd’hui, avec la suppression de ces subventions, on voit bien que les maisons d’éditions, souvent fantômes, commencent à disparaître. Les Algériens lisent, mais pas n’importe quoi. Ils ne lisent pas, par exemple, les livres édités avec le soutien du ministère de la Culture et qui sont, en réalité, des mémoires de master de qualité médiocre soutenus dans les universités Algériennes. Ils veulent lire des livres qu’ils choisissent et achètent eux-mêmes dans des librairies. Or, le circuit de distribution est quasi inexistant, car l’Etat œuvre pour empêcher l’ouverture de nouvelles librairies. Car ces dernières risquent de diffuser des livres qui échappent au contrôle du régime.
Que faut-il faire, selon vous, pour exporter la culture algérienne à l’étranger et la faire connaitre ?
Elle s’exporte déjà bien grâce aux efforts de créateurs indépendants, honnêtes et déterminés. Cependant, une stratégie d’exportation des produits culturels est nécessaire. Mais ce n’est pas près d’arriver malheureusement car il n’y a pas de volonté politique allant dans ce sens.
Avez-vous des propositions concrètes pour améliorer la gestion du secteur culturel dans notre pays ? Que doit-on faire pour retrouver un certain rayonnement ?
Le secteur culturel en Algérie doit se libérer de la mainmise de l’Etat qui le contrôle et le manipule. Sans secteur culturel indépendant, dans lequel les opérateurs culturels et les artistes œuvrent et créent en toute liberté, la culture Algérienne ne se remettra pas sur pied. Jamais la culture Algérienne n’a été aussi affaiblie qu’aujourd’hui. Il faut par la suite élaborer et adopter une politique culturelle solide, qui contient des objectifs et des cibles à atteindre, avec une vision à moyen et long terme qui met le citoyen au centre de l’action culturelle.
Pour accéder au Projet de politique culturelle de l’Algérie : http://gtpca.org/ce-que-nous-faisons/ppca/
Propos recueillis par Abdou Semmar