Le constat est triste. Il correspond pourtant à une réalité affligeante. L’Algérie, tout au moins ses dirigeants ; n’aime pas fêter la réussite des siens. Plus grave encore, il lui arrive de déterrer ses vrais héros, ceux de la guerre de libération, pour de vaines polémiques ou de sordides règlements de compte. Mais ceci est une autre histoire.
On sait que les puissants prennent garde à ne pas s’entourer de collaborateurs compétents pour mieux dominer le sérail. Ils les tiennent à distance des allées du pouvoir, pour masquer leur incompétence et sanctuariser leurs « fauteuils ». Cette marginalisation, si elle concerne les pouvoirs politique et économique, ne pourrait être avancée pour trouver un sens au même traitement lorsqu’il est appliqué au monde des lettres, des arts, de la création artistique dans son ensemble, ou à celui du sport. Et c’est là où le bât fait très mal. Qu’on en juge par cette énumération non exhaustive des atteintes à l’honneur des meilleurs d’entre nous.
Dans le domaine sportif, nos dirigeants ont réussi le tour de force de nous faire oublier nos médailles d’or aux jeux olympiques et que nos écoliers ne connaissent pas. Hassiba Boulmerka, médaille d’or du 1500 m aux J.O de Barcelone en 1992 et têtue comme une mule, doit sa réussite à un travail de forçat, à une paire de basket d’entrainement achetée par l’ambassade de Cuba à Alger et à une prise en charge par Cuba pour sa préparation durant 6 mois à La Havane. On lui en veut jusqu’à ce jour d’avoir osé courir en short au lieu du niqab.
Noureddine Morsli, médaille d’or du 1500 m aux J.O d’Atlanta en 1996, était le seul avec une poignée de sportifs à croire en ses chances. L’Etat est venu au secours de la victoire, pour ensuite l’oublier définitivement. Au Maroc on a donné le nom de Saïd Aouita au train rapide Rabat-Casablanca et les médaillés bénéficient de beaucoup d’avantages pour services rendus à la nation. Pardon pour le parallèle.
Taoufik Makhloufi, médaille d’or du 1500 m aux J.O de Londres, en 2012 inconnu des Algériens jusque-là, est en train de se battre pour sa préparation aux prochains J.O avec le ministère de la jeunesse et des sports qui lui bricole sa prise en charge à l’étranger estimée à 200.000 $, l’équivalent d’un pourboire de Chakib Khelil ou de 0,005 centimes par habitant.
Qui d’entre nous connaît ou se souvient de Nouria Mérah-Benida, médaille d’or du 1500m aux J.O de Sidney, de Hocine Soltani, le golden boy de la boxe anglaise, le seul sportif algérien doublement médaillé aux J.O d’Atlanta en 1996 et à ceux de Barcelone en 1992.
Partout dans le monde, les champions sportifs sont célébrés comme des héros, de vrais héros, parce qu’ils illustrent l’abnégation ou tout simplement l’esprit sportif. Ils sont glorifiés de leur vivant et après leur mort. D’abord par reconnaissance de la nation et ensuite pour l’exemple qu’ils donnent à la jeunesse. Un sondage à la sortie de nos écoles, lycées et universités nous réserverait bien des déconvenues sur la notoriété de nos athlètes et nous ferait définitivement désespérer de dirigeants que nous aurions choisis démocratiquement, nous dit-on.
Il en va de même dans d’autres domaines. Sommes-nous certains que nos jeunes savent aujourd’hui que l’Algérie est le premier pays arabe à avoir obtenu un oscar à Hollywood et la palme d’or au festival de Cannes ? A ce sujet et pour l’anecdote, en 1975, le jour même où le film « Chronique des années de braise » de Mohammed Lakhdar-Hamina décrochait la palme d’or, le seul quotidien national d’information en français « El Moudjahid », tirait à boulets rouges sur le film.
De l’art de brûler ses héros faute de savoir les fêter.
Qui se souvient chez nous d’Isiakhem, Khadda, Mesli, Racim ? Qui sait chez nous que l’un des plus grands islamologues francophones est algérien, qu’il se nomme Mohammed Arkoun et qu’il a été enterré récemment au Maroc, loin de sa Kabylie natale ?
Savon-nous que l’Emir Abdelkader est plus souvent célébré et fêté au Maroc que chez lui en Algérie ? Qu’une association suisse se bat depuis des années pour présenter sa candidature au prix de Nobel de la paix, pour avoir, entre autre, sauvé les chrétiens de Damas et posé le premier, le droit de protection des prisonniers de guerre. Un personnage important chez nous, l’avait qualifié récemment de « collabo ». Eh oui !
Savons-nous que Saint-Augustin est né à Souk-Ahras, mort à Annaba, et qu’il a été entièrement récupéré par les Tunisiens ? La liste serait encore plus longue s’il fallait y ajouter, ceux de nos compatriotes qui se sont distingués dans le monde et qui ne demandent qu’à mettre leurs compétences au service du pays de leurs parents, pour peu que ceux qui en ont la destinée mesurent à sa juste valeur la richesse dont nous sommes privés.
Aucun de ces modèles de réussite n’est reconnu, et encore moins honoré. A y voir de plus près, on hésite entre l’ignorance et le machiavélisme de nos dirigeants, car aucune de ces célébrités n’a de velléité de pouvoir ni d’ambition politique. Rien à craindre pour vos fauteuils, messieurs. Personne ne viendra fouiller dans vos tiroirs ni vous demander de comptes. Leur univers est ailleurs. Il est dans l’intelligence, dans le savoir et dans le défi. Là où ils sont, ils continuent à se surpasser ; d’abord par sacerdoce et goût de la réussite et ensuite et peut-être, par un désir inavoué d’envoyer un signe au pays pour partager un sentiment de fierté qui seul peut faire oublier la tristesse de l’orphelin et la solitude de l’apatride.
Aziz Benyahia